Moscou rend hommage à son Sherlock Holmes

Arkadi Kochko.

Arkadi Kochko.

ATFU
En mars, le parlement municipal de Moscou a décidé d'ériger une statue en plein centre ville en l'honneur du légendaire détective russe, Arkadi Francevitch Kochko, qui, juste avant la révolution de 1917, dirigeait la police criminelle russe et fut surnommé par la presse nationale, et plus tard en émigrant en France, le «Sherlock Holmes russe».

Ce personnage à la Conan Doyle méritait ce surnom à double titre au moins : d'abord pour son talent professionnel qui a porté la police criminelle russe à une reconnaissance internationale, ayant le meilleur taux mondial de résolution d'affaires en 1913 au congrès de criminologie de Genève, ensuite pour le fait que l'une de ses innovations relative au classement des empreintes digitales a été adoptée et utilisée jusqu'à la fin de la seconde guerre mondiale par Scotland Yard.

Né dans une famille noble dans l'ouest de l'Empire russe (aujourd'hui la Biélorussie ou Belarus), Arkadi Francevitch devient officier, comme il convient alors pour un jeune homme de ce milieu. Mais cette carrière l'ennuie tant, qu'avant même d'atteindre la trentaine, il démissionne purement et simplement de l'armée et se fait embaucher comme lieutenant de police criminelle à Riga (aujourd'hui capitale de la Lettonie).

Ce choix, qu'il fait par vocation, est absolument inconcevable à l'époque pour le milieu dont il est issu : la police est peu convenable et totalement indigne d'un membre de la noblesse. Sa famille coupe les ponts avec lui, à l'exception de son frère aîné, qui lui aussi a renoncé à une carrière militaire et choisi un poste dans l'administration locale, ce qui l'a conduit à une fonction de gouverneur. 

À Riga, son profil et sa motivation le mènent vite à intégrer la direction. Là, il organise une base de données (à l'époque on parle de cartothèque ou de fichiers) des milieux criminels de la ville et de la région. Il introduit l'utilisation de nouvelles technologies, comme le téléphone et des voitures de police adaptées qu'il étendra par la suite à Moscou et à l'Empire tout entier.

La criminalité à Riga baisse. Mais avec la révolution de 1905, le monde criminel trouve des ponts avec les milieux révolutionnaires et des menaces de mort contre Arkadi et sa famille l'amènent à être muté à Tsarskoie Selo, près de Saint-Pétersbourg, où il assure la sécurité de la famille impériale. Puis il devient adjoint du chef de la police de la capitale de l'époque.

Pas pour longtemps cependant. La police criminelle et la situation de la sécurité à Moscou est en effet telle après la révolution de 1905, qu'il faut d'urgence rétablir l'ordre. La police est totalement corrompue et inefficace. Kochko devient chef de la police criminelle de Moscou. Il le restera jusqu'à la Première Guerre mondiale. C'est là qu'il montrera au mieux son talent de détective ; ce qui explique l'érection récente d'un monument près du siège de la police criminelle, rue Petrovka. 

À Moscou, il réorganise la police, restaure la discipline et introduit une police des polices (les bœufs-carottes de l'époque). Il généralise l'utilisation des nouvelles technologies, comme à Riga, et de nouvelles méthodes ainsi que de méthodes scientifiques, inspirées notamment de la police française (Bertillon, pionnier de l'utilisation des empreintes digitales).

C'est alors qu'il met au point l'utilisation de la dactyloscopie, c'est à dire la méthode de classification des empreintes digitales, reprise ensuite par Scotland Yard. Il applique lui même sur le terrain plusieurs de ses innovations, notamment les infiltrations dans les milieux criminels, selon leurs spécialisations et l'enrichissement des fichiers à partir des informations de terrain. Ses enquêtes et ses succès font grand bruit dans les faits divers de l'époque et parfois plus. 

Compte tenu de sa réputation, les autorités impériales et régionales s'adressent à lui pour résoudre les cas les plus tragiques ou les plus difficiles. Plusieurs de ces affaires sont décrites dans les mémoires qu'il eut le temps d'écrire durant son séjour en France après la révolution, intitulées : « Notes sur le monde criminel de l'Empire russe ».

Malheureusement, dans ces mémoires, il n'y a alors aucune indication quant à son rôle pourtant déterminant dans l'affaire Beilis, souvent comparée à l'affaire Dreyfus en France. Sollicité juste avant le procès dans cette affaire qui fit scandale de 1911 à 1913, il convainc le Tsar Nicolas II que le juif Menahem Beilis est innocent du crime pseudo-rituel dont l'accusent certains milieux antisémites, le plus souvent monarchistes.

La révolution bolchevique d'il y a cent ans brise la vie du détective : il est forcé de fuir. Il rejoint l'armée blanche en Crimée, où il dirige la police criminelle du général Wrangel. Puis il part en novembre 1920 pour Constantinople, avant de regagner la France, où il meurt le jour de Noël 1928. 

Ses archives, dont les notes sur l'affaire Beilis et des inédits, sont actuellement étudiées par ses descendants. 

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