Russie : Poupées Go !

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Pendant que le monde entier s’évertue à capturer des Pokemon, les habitants de Saint-Pétersbourg font la chasse à de petites poupées de porcelaine. Selon le jeu, un marionnettiste un peu fou les fabrique pour les poser ensuite, pendant la nuit, dans les rues et ruelles de la ville.

« Je passe mes jours et mes nuits dans mon atelier »

Ce projet d’Alexandre Louzanov est intitulé Entre écolos. Je rencontre le marionnettiste aux cheveux frisés et son assistante Olessia Anguelova-Gachitskaïa, auteur du jeu, dans l’île Vassilievski dont les rues ont servi de cachette aux premières poupées d’Alexandre. Ces créatures fragiles qui pourraient tenir dans la paume de la main apparaissent soudain dans les fissures de vieilles maisons de Saint-Pétersbourg.

« Sacha [diminutif russe du prénom Alexandre, ndlr], elles sont encore cassées. Tu dois les installer plus solidement sinon les poupées seront volées avant même d’être trouvées », dit Olessia à Alexandre. « Je l’ai très bien fixée, je l’ai pratiquement incrustée dans le ciment, mais quelqu’un l’a quand même retirée, tu comprends ? ».

« Excusez-moi, poursuit Alexandre en se tournant vers moi. Le jeu a débuté il y a cinq semaines et chaque semaine je dois réaliser deux nouvelles poupées. C’est beaucoup et je passe mes jours et mes nuits dans mon atelier ». Alexandre n’est pas payé pour son travail et il achète toutes les matières nécessaires avec son propre argent.

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Les poupées sont la passion d’Alexandre depuis sa plus tendre enfance. Selon lui, il voulait depuis longtemps placer ses poupées dans les rues de la ville. « Nous avons l’habitude qu’une poupée se trouve obligatoirement dans le salon, dans un intérieur confortable. La rue est un milieu inhabituel pour elle. La porcelaine semble une matière très fragile. Néanmoins, elle ne craint pas nos intempéries. Elle ne craint que l’homme », a raconté l’artiste.

Alexandre n’avait jamais pensé à réaliser des jeux. Il a simplement commencé à placer de petites poupées de porcelaine un peu partout dans Saint-Pétersbourg. Mais comme les gens les découvraient là où ils s’y attendaient le moins, ils ont pensé à une quête. Par la suite, Alexandre et Olessia ont décidé de lancer un jeu.

« Je voulais garder l’anonymat, mais on m’a repéré »

Les premières poupées ont fait leur apparition dans l’île Vassilievski. C’était encore des « concept-poupées », une première tentative de réaliser l’idée, mais elles ont été rapidement trouvées dans les recoins de l’île par des touristes de Moscou qui ont publié des photos. Les poupées gagnaient en popularité et les gens en cherchaient toujours d’autres.

« J’observais, horrifié, les photos qui se multipliaient sur Internet, raconte Alexandre. Et tout le monde cherchait l’auteur ! Je voulais garder l’anonymat parce que je comprenais : il faudra travailler deux fois plus. Mais au final je n’avais plus la possibilité de suivre tous les posts qui me concernaient et on m’a repéré ».

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Les premiers témoignages d’admiration sur le réseau ont rapidement cédé la place aux conjectures : « Tout le monde a pensé à une forme de protestation. Parce que tout le monde a adopté la formule selon laquelle l’art moderne est une forme de protestation ». Par la suite, les poupées ont commencé à vivre leur propre vie. Avant même l’apparition du jeu, les habitants de la ville traçaient des itinéraires et cherchaient de nouvelles poupées.

« Etant donné que les premières poupées sont apparues dans les lieux de l’action du conte La Poule noire [La Poule noire ou les habitants souterrains est une nouvelle très connue en Russie écrite en 1829 par Antoni Pogorelski, ndlr], les gens ont pensé que je représente les personnages de cette histoire, a poursuivi Alexandre. Nous avons décidé de jouer le jeu et j’ai réalisé une figurine de poule qui se transforme en Ministre Noire ».

La Reine de la nuit

L’algorithme du jeu et le site ont été créés en l’espace d’une nuit. Tous les lundis, les joueurs reçoivent un indice pour savoir où chercher la poupée. Deux autres indices sont cités dans la semaine. C’est, par exemple la photo d’un arbre situé près de l’endroit où se trouve la poupée.

« Je suis toujours étonnée de voir à quel point les habitants connaissent bien leur ville pour trouver si rapidement les poupées, a indiqué Olessia. Sacha les pose la nuit. Le premier à trouver la nouvelle poupée est invité à installer la suivante ».

Au début, Alexandre et Olessia pensaient que cette invitation était une récompense discutable, car l’opération se déroule toujours la nuit et souvent sous la pluie. Il s’est pourtant avéré très vite que pour une telle occasion, le chançard est prêt à faire le déplacement par n’importe quel temps.

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« J’ai été contacté récemment par un garçon de douze ans. Il n’a encore jamais pu trouver de poupée en premier, mais il souhaite beaucoup m’aider. Je l’ai invité à venir à l’automne aux cours où j’apprends aux enfants à confectionner des poupées », a dit Alexandre.

On compte une centaine de participants permanents au jeu. Le marionnettiste a reçu un jour le message d’un poète de Tcherepovets (à environ 550 kilomètres à l’est de Saint-Pétersbourg) qui lui a proposé d’écrire des vers de la part de la poupée Reine de la Nuit.

La Reine a aujourd’hui son profil Instagram et de nombreux admirateurs. « Imaginez un instant : vous rentrez chez vous après avoir trouvé une poupée et la Reine de la Nuit vous adresse des vers… Nombreux sont ceux qui veillent jusqu’à quatre heures du matin et correspondent avec la Reine de la Nuit en vers ! »

Le jeu prendra fin début septembre et le marionnettiste souhaite faire quelque chose en commun avec la ville. L’équipe Entre écolos a été invitée à organiser une chasse aux poupées en Espagne. Et une société du bâtiment a même l’intention de commander une quête dont le gagnant recevra… un appartement neuf.

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