En Russie, l’exil intérieur du peuple moloque

Des enfants moloques lors d'un repas de commémoration après les funérailles d'un co-villageois.

Des enfants moloques lors d'un repas de commémoration après les funérailles d'un co-villageois.

Alexey Kudenko/RIA Novosti
Les Moloques étaient opprimés dans la Russie tsariste et en Turquie. Qualifiés d’hérétiques, ils étaient souvent déportés. Mais tel l’oiseau qui renaît de ses cendres, ils prenaient racine dans leur nouveau pays.

Les Moloques, branche des chrétiens orthodoxes et groupe ethnique appartenant au peuple russe, ont fait leur apparition en Russie à la fin du XVIIIe siècle. Leur foi était considérée par l’Eglise officielle comme une hérésie proche du protestantisme. A la différence des orthodoxes, les Moloques estiment que la Bible est l’unique enseignement que se doit de suivre un fidèle. Ils associent la Bible au « lait spirituel » qui nourrit l’âme humaine. Selon eux, leur nom – en russe Molokane – est dérivé de « moloko » (lait). Toutefois, il existe une autre hypothèse selon laquelle ils ont été surnommés ainsi par la majorité orthodoxe parce qu’ils n’observaient pas le jeûne en buvant pendant ces jours du lait et en consommant des protéines (ils ne s’abstiennent de manger que pendant les souffrances du Christ). En outre, ils ont leur propre interprétation de Jésus et de la Sainte-Trinité, ils rejettent le culte des icônes et des saints, ils n’ont pas de clergé ni de sacrements et considèrent comme église toute réunion de fidèles.

Aujourd’hui, les Moloques habitent en Amérique, au Mexique, en Géorgie et en Azerbaïdjan. Au milieu du XXe siècle, plusieurs milliers de Moloques ont quitté la Turquie à destination de la Russie et se sont établis dans les villages du territoire du Stavropol (à quelque 1500 kilomètres au sud de Moscou).

Un village perdu

 La famille moloque des Konovalov au milieu de ses champs. Leurs ancêtres ont fui la Turquie pour venir en Russie au milieu du siècle passé. Crédit : Ekaterina Filippovitch

Il n’est pas facile de trouver un village moloque si l’on ne sait pas avec précision où il est. Car les Moloques ont l’habitude de vivre retranchés au sein de leur communauté, loin de la civilisation. Plusieurs de leurs villages sont situés dans la partie orientale du territoire de Stavropol et l’un d’eux, près de la localité de Kamennaya Balka : pour y accéder, il faut emprunter une route défoncée et compter les virages.

Au carrefour, nous sommes accueillis par le père d’une grande famille, Andreï Konovalov. Il emprunte un sentier à peine visible et voici que nous voyons surgir derrière une colline les toits de maisons très soignées. Chacune est dotée d’une façade richement décorée et de jardinets à rosiers. Les maisons sont entourées de palissades ornées de personnages de dessins animés (tels que Blanche-Neige et les sept nains). Elles sont toutes situées dans la même rue droite comme une flèche qui débouche sur des champs de blé.

Les Konovalov possèdent 101 hectares de terres fertiles. Andreï est fermier, il cultive des céréales.

Histoireetreligion

Pavel Konovalov, le père d’Andreï, Moloque, parle russe et turc. Crédit : Ekaterina Filippovitch

Les Moloques peuplaient traditionnellement la Transcaucasie, plus précisément la région de Kars que la Russie a obtenu sous l’empereur Alexandre II. Sous Lénine, le territoire est revenu à la Turquie. Ainsi, tous les Moloques parlaient russe et turc.

« Les Moloques croient que l’avènement du Christ aura lieu sur le mont Ararat et pour cette raison voulaient à tout prix rester en Turquie pour être plus près des lieux, raconte Pavel Konovalov, le père d’Andreï. Toutefois, on ne se sentait pas en sécurité en Turquie, car on pouvait à tout moment confisquer nos terres et enlever nos filles ».

En 1962, le gouvernement soviétique a invité les Moloques à revenir en URSS. La famille de Pavel s’est alors vu proposer d’aller en Amérique (une partie de la diaspora habitant aux Etats-Unis, ndlr), mais elle a refusé et a préféré rentrer en Union soviétique.

« On nous a promis la liberté de culte. Nous y avons cru, se souvient Pavel. Quand nous sommes arrivés en URSS, on a dû vivre dans des baraquements. On n’avait rien du tout. On a construit tout le village de zéro ».

Au total, 3000 personnes ont quitté la Turquie à destination de la Russie.

Andreï va chercher du sable dans une carrière située à proximité. Crédit : Ekaterina Filippovitch

L’appellation Moloques ne vient pas du mot « lait »

Chez Andreï le plancher est recouvert d’un grand tapis orné de tournesols. Rien de noir dans la maison : les Moloques aiment les couleurs gaies, surtout le blanc qui est pour eux le symbole de la pureté. Tous les dimanches, les Moloques s’habillent de vêtements clairs et le soir ils les rangent soigneusement dans une malle pour les ressortir le week-end suivant. Clair, blanc… laiteux ?

« Le mot moloque n’a aucun rapport avec le lait, explique Pakhom, le grand-oncle du chef de famille. La Bible parle de lait spirituel, c’est de là que nous tenons notre appellation. Nous avons tous la même racine. Les persécutions dans la Russie tsariste nous ont appris à nous unir ».

Il fronce ses sourcils bien fournis et raconte son histoire : sa fille a quitté la communauté pour toujours ayant refusé d’épouser un Moloque.

Une des règles immuables des Moloques est l’obligation d’épouser les siens pour écarter toute possibilité de métissage. Afin d’éviter des mariages entre parents lointains, les fiancés des jeunes filles moloques de la région sont invités depuis l’Azerbaïdjan et la Géorgie.

La femme d’Andreï, Olga, est venue d’Arménie.

Le secret d’un déjeuner moloque

Le trait particulier des Moloques est qu’ils adorent le thé. « Tout repas commence et finit par un thé. Au magasin nous n’achetons que le sel et le sucre. Nous produisons le reste nous-mêmes », dit Andreï.

La mère de la famille Konovalov dresse la table où une place de choix est réservée à un grand samovar à long bec verseur. Tout autour, des bancs et non des chaises : c’est la coutume dans les grandes familles. Olga coupe du fromage fabriqué maison.

Après un déjeuner copieux, Andreï, entièrement satisfait, caresse sa barbe : « Selon nos lois, le chef de famille doit porter une barbe. Quand nous arrivons en ville, on est parfois montrés du doigt. On n’y va pas souvent, mais les représentants de notre communauté savent où nous trouver ».

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