« Don Quichotte » : quand les étoiles russes crèvent l’écran

Damir Yusupov/Bolchoï
Début février, le ballet moscovite par excellence a fait un retour très attendu sur la scène « historique » du théâtre Bolchoï. Il vient à vous sur grand écran.

Les stupéfiants jetés de Kitri, la passion espagnole dans son intrigue amoureuse et la partition enchanteresse de Ludwig Minkus : le 10 avril, le public français pourra voir le joyau du théâtre Bolchoï, le ballet Don Quichotte, qui sera retransmis en direct dans les cinémas de Pathé Live. Ce spectacle, qui a lancé la carrière internationale de Rudolf Noureev et dans lequel a brillé la sublime Maïa Plissetskaïa, incarne aujourd’hui le ballet moscovite.

Don Quichotte a une signification particulière pour le public moscovite, car c’est le seul ballet classique, avec le Lac des Cygnes, dont la première s’est déroulée à Moscou, et non à Saint-Pétersbourg ou à Paris. La joie qui en jaillit, son mépris des canons, son tempérament impulsif et la difficulté technique extrême forment le « style moscovite », imbibé en outre du tempérament méditerranéen de Marius Petipa.

Naissance du spectacle

À l’été 1869, ce chorégraphe français fut envoyé de Saint-Pétersbourg à Moscou afin d’y préparer un nouveau ballet pour la première danseuse du Bolchoï, Anna Sobechtchanskaïa. À l’époque, le Bolchoï était le parent pauvre du ballet pétersbourgeois et la régie des théâtres impériaux avait coutume d’envoyer Petipa dans l’ancienne capitale pour un mois, le chargeant d’y adapter rapidement à la troupe locale deux ou trois vieux spectacles mis en scène à Saint-Pétersbourg. Mais en l’occurrence, changement de décor. Pour la première fois, la glaciale et sauvage seconde ville de l’empire souffla à Petipa de se souvenir de sa propre jeunesse impétueuse en Espagne, qu’il avait visitée lorsqu’il n’était encore qu’un danseur ambulant errant de par le monde.

Des années plus tard, le maître de ballet décrirait avec délices dans ses mémoires les ardentes danses espagnoles, les sérénades sous les fenêtres des belles dames et les duels qui l’obligèrent à quitter ce pays inoubliable.

Le scénario, inspiré du roman de Cervantès, s’éloigne rapidement de l’original : ce n’est pas le romantique chevalier Don Quichotte qui en est le héros, mais la jeune Kitri, fille d’un aubergiste, et son amoureux, le coiffeur Basile. Petipa a intégré dans cette histoire d’amour toute sa passion pour les danses espagnoles, basant son ballet sur les danses populaires. Deux ans plus tard, il copia ce spectacle réussi à Saint-Pétersbourg en changeant largement sa structure. C’est sous cette forme que le ballet de Petipa devint un classique.

En 1900, le jeune danseur et professeur Alexandre Gorski transforma ce ballet traditionnel pour l’adapter à l’air du temps : il lui donna une couleur nationale espagnole, brisa la stricte architecture du ballet de Petipa et effraya les habitués du ballet avec une foule colorée vêtue de haillons qui provoqua la fureur du créateur du spectacle. « La décadence et l’ignorance sur une scène exemplaire », écrivaient alors les journaux. C’est sans doute à ce moment que le solide Don Quichotte en trois actes devint une arène d’expression libertaire pour plusieurs générations de danseurs et de chorégraphes.

Les ajouts, changements et corrections apportés au spectacle s’accumulèrent durant des décennies, jusqu’à ce qu’en 1999, Alexeï Fadeetchev compose à partir de ces éléments disparates une mosaïque harmonieuse. Il devint même le metteur en scène d’une version mise à jour, dont la première s’est tenue en février dernier.

Un tremplin pour les plus grands

Ekaterina Kryssanova dans le rôle de Kitri (la composition de la troupe est susceptible de changer). Crédit : Damir Yusupov/Bolchoï

Don Quichotte est depuis un siècle une rampe de lancement pour les grandes carrières du ballet et a été dans ce but raffiné à la perfection. Il a permis à Lepechinskaïa de briller d’une énergie si ardente que la ballerine finit un jour une figure dans la fosse de l’orchestre. Plissetskaïa et Vladimir Vassiliev y rivalisèrent de virtuosité. Encore récemment, le spectacle moscovite révéla au monde Natalia Ossipova et Ivan Vassiliev, qui semblent être nés pour danser ce Don Quichotte : leur charisme, leur tempérament ardent, leur volontarisme artistique, leur technique incroyable et leur capacité à ne pas sauter, mais bel et bien vivre dans les airs lui conviennent parfaitement.

Désormais, Don Quichotte est ouvert à une nouvelle génération d’interprètes, ceux qui ont commencé à lui donner vie avec la reprise du spectacle en février.

Dans cette production, qui sera retransmise dans des dizaines de pays, le théâtre Bolchoï déploie toute sa collection de jeunes étoiles.

Olga Smirnova (25 ans) qui, malgré sa jeunesse, a déjà incarné sur scène Odette/Odile du Lac des Cygnes, y tiendra le rôle classique de la Reine des Dryades. Son opposée sera la très théâtrale Anna Tikhomirova, qui jouera la Danseuse des rues. Son toréador Espada sera interprété par Rouslan Skvortsov, l’un des jeunes premiers les plus marquants et créatifs du théâtre. L’aérienne Kitri sera interprétée par Ekaterina Kryssanova qui, durant ces dernières saisons au Bolchoï, a dépassé son rôle de ballerine classique pour devenir une danseuse universelle possédant un colossal diapason de possibilités artistiques ; son Basile sera incarné par Semion Choudine. Le choix de ce duo pour le Don Quichotte du Bolchoï n’est pas tout à fait inhabituel. Mais c’est une occasion de comprendre pourquoi ce couple est considéré comme le plus intrigant du ballet moscovite.

Calendrier

Le ballet Don Quichotte sera retransmis en direct le dimanche 10 avril à 17h00 dans plus de 150 salles de cinéma en France en direct du Bolchoï. Cette projection marque la fin de la saison 2015-2016 des Ballets du Bolchoï au cinéma, qui a été un véritable succès auprès du public, selon Raphaël Lemée, résponsable de la communication chez Pathé Live. La saison 2016-2017 sera très prochainement annoncée.

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