Le Normandie, les racines russes d’un paquebot français de légende

Vladimir Yourkevitch dans son bureau.

Vladimir Yourkevitch dans son bureau.

archive personnelle
L’ingénieur russe Vladimir Yourkevitch a réalisé un paquebot unique en son genre qui fit la gloire de la France en tant que grande puissance maritime.

Le 29 mai 1935, Le Havre voit appareiller le Normandie, le plus grand navire de France et le plus grand paquebot du monde. Il met 4 jours 3 heures et 14 minutes pour arriver jusqu’à la côte orientale des Etats-Unis. Pour la première fois de l’histoire, un paquebot naviguant dans le nord de l’Atlantique parvient à franchir cette distance aussi vite.

La France était en liesse : elle a enfin réussi à pulvériser le record de vitesse, en dépassant la Grande-Bretagne qui régnait en maître sur les mers. Les Français ont obtenu pour la première fois la plus haute récompense de navigation transatlantique, le Ruban bleu. Le créateur du paquebot, l’ingénieur Vladimir Yourkevitch, avait assisté modestement à l’appareillage, mêlé à l’énorme foule.

Quand la mer fait rêver

Source : archive personnelle

Vladimir Yourkevitch est né en 1885 à Moscou dans une famille passionnée d’arts et de sciences. Admirateur de livres sur les grands navigateurs et explorateurs, Vladimir rêve dès sa plus tendre enfance de bateaux et de voyages. Premier de sa promotion au lycée, il part pour Saint-Pétersbourg.

Il s’inscrit à l’Institut polytechnique à la faculté de l’architecture navale. Etudiant, il conçoit déjà une forme spéciale de la coque. Après avoir reçu son diplôme, il poursuit ses études à Kronstadt (ville sur la Baltique), à l’Ecole navale d’ingénieurs dont il sort élève-officier. Il fait son service à bord du croiseur Bogatyr et devient officier. En 1911, l’ingénieur de talent est embauché par les chantiers navals de la Baltique.

Guerre et révolution

Source : archive personnelle

La Première Guerre mondiale éclate. Vladimir est en train de construire des sous-marins à Revel (aujourd’hui Tallinn), au bord de la mer Baltique. Les troupes allemandes arrivent aux portes de la ville et l’usine est évacuée d’urgence en Ukraine, à Nikolaïev. Avec la Révolution d’Octobre de 1917, l’heure n’est plus à la construction de sous-marins. Par la suite, la Russie sombre dans une guerre civile.

En 1920, Vladimir et sa famille quittent la Crimée à destination de la Turquie où il travaille dans un atelier de réparation de voitures. Deux ans plus tard, la famille déménage en France et il entre aux usines Renault, d’abord comme ouvrier mécanicien puis comme dessinateur industriel. Grâce à l’entremise d’un amiral qui le connaissait, Vladimir parvient à se faire embaucher dans le chantier naval Penhoët qui construit de grands paquebots.

En 1929, la société se voit commander la construction d’un grand paquebot transatlantique. C’est le projet de Vladimir Yourkevitch qui est retenu : avec un minimum de carburant, il permet d’atteindre une grande vitesse grâce à une coque révolutionnaire, au bulbe d’étrave. Le navire est construit à Saint-Nazaire. Le Normandie est lancé en 1932 et mis en service en 1935. 

Meilleur que le Titanic. Plus grand que la tour Eiffel

La salle à manger du Normandie. Archive personnelle

Et le Titanic qui a appareillé en 1912 ? Il incarnait lui aussi le comble du luxe et du raffinement, et était lui aussi étudié pour traverser l’océan. Mais le Titanic était tout de même un navire du XIXe siècle, tandis que le Normandie appartenait au XXe. Ainsi, la vitesse du Titanic était de 23 nœuds, alors le Normandie a franchi la barre des 30 nœuds pour arriver à 31 nœuds. Le Britannique avait 269 mètres de long et 28 mètres de large, alors que le Français faisait 313 mètres sur 36 mètres. Si le Normandie était placé verticalement, il aurait 15 mètres de plus que la tour Eiffel. L’équipement technique du Normandie était plus sophistiqué et l’intérieur plus luxueux qu’à bord du Titanic. Enfin, il faut se rendre à l’évidence que le Titanic, victime d’une collision avec un iceberg, n’a pas atteint sa destination finale. Le Normandie est heureusement arrivé à bon port.

Le merveilleux Normandie était facilement reconnaissable à son bulbe d’étrave qui assurait au navire une protection supplémentaire pendant les tempêtes et à la forme oblongue de sa coque. A l’intérieur, tout n’était que somptuosité et richesse dans le style Art déco, de la salle à manger à la salle de cinéma. Le bateau disposait d’un système d’air conditionné, une première dans les constructions navales. C’était le paquebot le plus riche et le plus confortable de son temps.

Le Normandie a embarqué pour son premier voyage environ 2 000 passagers. Il a accueilli à bord à différents moments le peintre Salvador Dali, l’actrice Marlene Dietrich, le chanteur Fiodor Chaliapine, les écrivains Ilya llf et Evgueni Petrov (qui ont décrit le navire dans leur livre Amérique sans étages) ou encore le ministre soviétique de l’Industrie alimentaire, Anastase Mikoyan.

Un an plus tard, le paquebot britannique Queen Mary a battu le record de vitesse du Normandie. Mais pour tous les autres paramètres, l’incroyablement beau Français n’avait rien à envier à l’Old Lady, plus simple et dépourvue de toute élégance.

La fin du Normandie

Le Normandie à New York. Archive personnelle

Le Normandie rend célèbre Vladimir Yourkevitch qui travaille sans relâche et met en place sa propre société d’ingénierie. Mais il réalise clairement que le leadership dans les océans reviendra prochainement non pas à la France ni à la Grande-Bretagne, mais à l’Amérique lointaine. Il souhaite atteindre de nouveaux horizons et part en 1937 pour les Etats-Unis. Ironie du sort : c’est ici que s’effondrera son rêve et que sombrera l’œuvre de sa vie.

La Seconde Guerre mondiale éclate. Comme nombre d’autres navires, le Normandie, arrivé une nouvelle fois au large des côtes américaines, cette fois-ci depuis la France occupée par les nazis, est arraisonné sur ordre du président Roosevelt. Les nouveaux propriétaires du paquebot français commencent à réaménager celui-ci en porte-avions. Ils arrachent les lettres d’or de la coque et font enlever toutes les pièces de luxe à l’intérieur.

En 1942, le navire est victime d’un incendie. Tous les hommes sont sauvés, mais le bateau coule. Sous les yeux de Vladimir Yourkevitch, qui, impuissant, court de tous côtés, le Normandie, comme un grand brûlé, s’affale sur le flanc et sombre. Vladimir Yourkevitch crie qu’il sait comment sauver le paquebot, mais il est repoussé. L’incendie s’est déclaré à bord par pure négligence : lors des travaux, les ouvriers avaient démonté les sirènes anti-incendie et les autres équipements qui auraient pu prévenir le drame. Toutefois, Yourkevitch était certain que le Normandie avait été détruit à dessein. La guerre terminée, le bateau a été renfloué et démonté. Les pièces détachées ont été vendues à vil prix.

Vladimir Yourkevitch a vécu plusieurs décennies de plus que son Normandie et est décédé en 1964. Il est inhumé au cimetière orthodoxe américain de Novo-Diveyevo. Toutefois, la formule inventée un jour par l’ingénieur sert aujourd’hui encore à construire les navires.

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