Les étranges harmonies 
de Touva à 
la conquête 
du monde

Le 27 novembre, le groupe Huun-Huur-Tu se produira à Bozar à Bruxelles. En dépit de l'étrangeté radicale de leur musique – le chant diphonique traditionnel de la région de Touva, située à la frontière de la Russie et de la Mongolie – le groupe est devenu culte en vingt ans d’existence et compte à son actif plusieurs collaborations avec des classiques du rock mondial tels que Frank Zappa. Les musiciens nous parlent de la popularité de la musique folklorique et de leurs espoirs de remporter un Grammy.

Comment traduisez-vous le nom de votre groupe ?

En touvain « Huun » signifie « soleil », « Huur Tu » signifie « rotation des rayons ». Ensemble, cela peut être traduit comme la rotation du soleil.

Comment peut-on décrire votre musique ?

On peut l’appeler « éternité », du nom de l’un de nos disques. La musique que nous interprétons nous vient des temps très anciens. Nous ne faisons que la perpétuer et la conserver. Il s’agit généralement de recueils du folklore national que nous arrangeons pour proposer notre vision de la manière dont nos ancêtres la jouaient en public. Nous n’avons pas vu d’orchestres jouant ce type de musique, bien qu’ils aient dû exister, mais nous cherchons à imaginer leurs concerts, à faire des arrangements et à improviser.

Qui sont pour vous vos acolytes ?

Dans presque tous les pays du monde, il y a des groupes qui interprètent le folklore local. Les plus célèbres parmi ceux qui utilisent cette musique sont sans doute Deep Forest et Radiohead. Et même si nos musiques et nos racines sont différentes, nous sommes toujours ravis d’écouter des interprètes folks de différents pays et de nous produire avec eux.

Nous collaborons également avec plusieurs groupes ethniques – un chœur bulgare, le Moscow Art Trio, un duo folk suisse, des Japonais, des Indiens, les Américains du Kronos Quartet et bien d’autres.

Pourquoi votre musique a-t-elle rencontré un succès planétaire ? 

Les racines de cette musique remontent à nos arrière-arrière-arrière-arrière-grand-pères et au-delà. Il y a ceux qui disent que la civilisation existait en Sibérie bien avant le reste du monde. Et c’est confirmé par des historiens, des explorateurs et des archéologues. Notre terre accueillait une proto-civilisation qui travaillait beaucoup avec le son et les instruments.

Le monde entier joue aujourd’hui du violoncelle et du violon grâce à l’Asie centrale, berceau de tous les instruments à archet. Ainsi, on peut facilement imaginer que notre musique peut toucher tout le monde très profondément. Même si toutes nos chansons sont en langue touvaine.

Quels instruments jouez-vous ?

Nous utilisons l'igil, le byzaanchy, le doshpuluur, le chor, la guitare et les testicules de taureau [rires]. Avec les sabots de cheval, ils nous servent de percussions. Dans la région de Touva, les testicules de taureau sont utilisés pour faire des salières. Nous les remplissons d’osselets et de morceaux de fer – ça fait d’excellents maracas.

En haut : Kaigal-ool Khovalyg avec igil ; Alexeï Saryglar avec igil et dungur. En bas : Radik Tyulyush avec choor et byzaanchy ; Sayan Bapa avec doshpuluur.

Nos instruments préférés sont l'igil ou le morin khuur et le doshpuluur. L’histoire de la création du doshpuluur, un instrument à cordes et à archet, est inconnue, bien que depuis les temps anciens, il est utilisé en accompagnement à la voix masculine, alors que l'igil est né de manière mystique. 

Parlez-nous de votre collaboration avec Frank Zappa ?

Il nous a invités deux fois à dîner. Nous avons improvisé avec lui et avons enregistré dans son studio. La deuxième fois, il était déjà très malade, et nous avons simplement discuté et écouté de la musique – une rencontre amicale. D’ailleurs, les enregistrements sont intéressants, mais la veuve de Zappa a pour le moment gelé le projet.

Quelle est votre ambition professionnelle ?

Nous aimerions recevoir un Grammy, par exemple. Ce serait une reconnaissance non tant pour nous que pour notre culture musicale dans son ensemble. La musique latino-américaine a connu un essor important ces 15 dernières années. Ils ont leur propre Grammy, et ils reçoivent des Grammy internationaux. C’est donc une reconnaissance des musiciens et des compositeurs de toutes les cultures.

BIOGRAPHIE

Huun-Huur-Tu a été fondée en 1992 à Kyzyl (Touva). C'est l'utilisation du chant de gorge qui les a popularisés : un chanteur est capable de produire deux ou même trois lignes mélodiques distinctes (sur une étendue allant jusqu'à quatre octaves). Des concerts de ce quatuor de multi-instrumentistes ont eu lieu sur tous les continents, souvent avec la participation d'artistes internationaux de divers genres, y compris le célèbre DJ Carmen Rizzo, avec qui le groupe a sorti l'album Éternelle en 2009.

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