Un regard russe dissonant sur le Louvre pendant l'occupation

Le réalisateur Alexandre Sokourov au musée du Louvre lors du tournage de son dernier film "Francofonia, le Louvre sous l’occupation".

Le réalisateur Alexandre Sokourov au musée du Louvre lors du tournage de son dernier film "Francofonia, le Louvre sous l’occupation".

Asac - la Biennale di Venezia
Le documentaire "Francofonia, le Louvre sous l’occupation", du grand réalisateur russe Alexandre Sokourov figure au programme officiel de la 72ème Mostra de Venise. Le film est une coproduction de la France, de l’Allemagne et des Pays-Bas. Entretien avec le réalisateur.

Quelle était l’idée de départ du film ?

Alexandre Sokourov : Je me suis demandé comment le Louvre vivait sous l’occupation (nazie). Je m’intéresse à la guerre depuis longtemps, j’ai étudié nombre de documents et de pellicules. J’ai pensé aux jours durant lesquels l’armada hitlérienne a envahi la capitale culturelle du monde. Quelle était la situation à Paris après que les Français eurent laissé entrer l’ennemi dans leur capitale et que le gouvernement eut fui dans le sud ? Comment cela a-t-il pu arriver ?! J’ai étudié scrupuleusement ces faits parce que je connais l’expérience de ma patrie. Je connais nos sacrifices. Mon père a fait la guerre, nous sommes tous imprégnés de cette mémoire.

La France perçoit toujours jalousement et avec inquiétude toute tentative de revenir sur cette collision, quand un grand pays a laissé pénétrer l’ennemi sur son territoire. Cela reste toujours un sujet très douloureux. Quand j’ai vouloir analyser comment ça s’était passé, mes collègues français ont compris que le film évoquerait des problèmes historiques, politiques et moraux. Or, ces questions sont loin d’être simples.

Dans vos films L’Arche russe et Francofonia, vous prenez l’Ermitage et le Louvre comme sources de leçons d’histoire ?

A.S.: Certainement. Parmi les institutions humaines, le musée est l’unique établissement qui montre de manière matérielle, sans quelque démagogie que ce soit, le rôle de l’art dans la formation d'une conscience humaniste respectable, dans la mise en place de la civilisation.

Une scène du film Francofonia. Crédit : Asac - la Biennale di Venezia

Que fait Napoléon dans un film consacré à l’occupation allemande du Louvre ?

A.S.: Cette histoire a trait à l’apparition du Louvre et au cheminement de ce musée depuis une entreprise privée jusqu’à sa mission publique. Les Français ont été les premiers à formuler l’idée grandiose du musée en tant que mission de l’État. Ce que nos politiques à nous ne font qu’aborder : je parle du document récemment adopté sur les bases de la politique culturelle de l’État. Ce document stipule : la culture est le sens et l’objectif de l’existence de l’État. C’est une idée importante, car elle est le contraire de la pratique aussi bien soviétique que russe. Désormais, c’est proclamé. Or, c’est Napoléon qui a formulée l’idée, ayant compris que les musées peuvent aider à réaliser des actions d’ampleur, aussi bien politiques qu’éducatives… Capables de satisfaire l’égoïsme national.

Vous avez réalisé votre film il y a un certain temps. Pourquoi ne pas l’avoir inscrit au programme du Festival de Cannes ?

A.S.: Je voulais éviter une présentation en pompe à Cannes, surtout parmi les films en compétition. Nous nous sommes entendus sur une première européenne dans le cadre du Festival. Cependant, des personnes bien informées m’ont dit que le ministère français des Affaires étrangères s’opposait à cette projection. Un réalisateur russe présentera inévitablement l’idéologie russe et, dans le contexte actuel, un tel film serait inopportun. La présentation de mon film a été annulée. Bon, ce n'était pas une grande perte. Venise en a voulu.

Une scène du film Francofonia. Crédit : Asac - la Biennale di Venezia

Ce qui n’a pas empêché la présentation du film en France ?

A.S.: Sa sortie en salles est prévue pour le mois de novembre. La décision politique a été sans doute prise dans le contexte des difficultés actuelles dans les relations entre les deux pays. Il faut dire que le Festival de Cannes est un festival public, qu’il est très politisé et qu’il l’a toujours été.

Pourquoi la Russie s’est-elle retrouvée à l’écart de la réalisation de ce film ?

A.S.: Je ne travaille pas avec nos principaux studios qui bénéficient de subventions de la part de l’État. En tant que réalisateur, je ne suis d’aucun intérêt pour eux et je ne pense pas que le ministère de la Culture m’aurait débloqué de l’argent pour ce film. Dans les conditions de politisation de la culture et d’intolérance envers des avis différents, la création de ce film en Russie était peu probable. Personnellement, ça me dérange que notre monde créatif soit engagé dans des bavardages politiques. Ça me dérange beaucoup que le ministre de la Culture soit une personnalité politique. Ça me heurte en tant que réalisateur et en tant que citoyen. J’ai des lois que je respecte : la Constitution de Russie et les Commandements. Lorsque des personnes au bagage culturel douteux m’imposent d’autres dispositions hâtives, je ne comprends plus où je suis. Je n’ai pas confiance dans cette époque, vous comprenez ?

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