Alexandre Adabachian : « J’ai refusé de collaborer avec Disney »

Alexeï Filippov / TASS
L’acteur et scénariste Alexandre Adabachian souffle ses 70 bougies. La correspondante d’Izvestia Evguenia Korobkova a rencontré ce peintre et dramaturge du cinéma soviétique exceptionnel.

Sur quoi travaillez-vous en attendant votre anniversaire ?

Je fais des illustrations pour un conte. Il a été publié à faible tirage, et l’on prépare une réédition illustrée.

J’ai entendu dire que Disney voulait adapter ce conte, et que vous avez refusé.

Oui, c’est vrai. Selon les termes du contrat, je perdais presque tous les droits sur mes personnages et sur l’œuvre. Donc j’ai refusé. Le conte s’appelle La clé de cristal ou le Scarafaggio. Scarafaggio signifie cafard en italien.

Où sont les cafards ?

J’ai enlevé des cafards, mais j’ai aussi ajouté beaucoup de choses. Le conte parle d’une petite fille et de son père qui vit un malheur : la mère a quitté le foyer en disant qu’elle ne reviendrait pas. Alors ils ont également décidé de partir de la maison, mais avant, ils vont la ranger.

Pendant le rangement, la petite fille raconte à son père sa version de la rencontre avec la mère, enjolivée par son imagination débordante. Dans cette version, sa mère voyage dans le temps, mais est impatiente de revenir chez elle. La fable est très proche de La Tasse bleue de Gaïdar.

C’est curieux que vous fassiez appel à Gaïdar.

C’est l’époque qui le veut. L’ambiance est très similaire [la nouvelle d’Arkadi Gaïdar La Tasse bleue a été publiée pour la première fois en 1936, ndlr].

La date est notable aussi : 1939 [l’année du début de la Seconde Guerre mondiale, ndlr]

Non, cela ne se produira pas. L’art n’est, généralement, pas en avance. Il accompagne, voire même, est en retard dans son évaluation des événements.

En retard ? Et les prédictions, les prévisions ?

Certes, on trouve parfois des prophéties, mais je pense qu’on le fait a posteriori. Sincèrement, je pense que l’art ne prédit pas, ne fait pas de prophéties, n’enseigne pas et n’exerce aucune influence anoblissante sur les esprits. Prenez, par exemple, les tragédies ou les comédies grecques qui fustigent les vices, c’est très à propos encore aujourd’hui. 

Qu’arrive-t-il à notre cinéma aujourd’hui, à votre avis ?

Il y a cette belle phrase de Tolstoï qui dit que la vie n’est jamais détruite, la mort en change seulement l’apparence. Il en va de même pour le cinéma, il n’est pas détruit, mais change constamment d’apparence. À ce stade, il s’est tellement éloigné de sa source, qu’il commence à y revenir.

Vous êtes contre la 3D et les autres artifices ?

Non, je ne suis pas contre. Le cinéma est un produit artificiel, il trottera toujours derrière le progrès technique, que cela nous plaise ou non. À son époque, Tynianov a été effaré à l’idée d’ajouter du son dans le cinéma. Il estimait, à juste titre, que le cinéma avait élaboré son propre langage plastique qu’on ne trouvait pas dans le théâtre, et que cela le rendait unique. Avec l’arrivée du son, le cinéma n’est pas mort, il a simplement changé. La couleur a marqué une autre étape. Puis est arrivée la 3D. Les artifices ne s’arrêteront jamais. L’odeur fera son arrivée dans le cinéma, et il deviendra tangible.

Et au final ?

C’est très simple. Nous en viendrons à l’idée chère aux frères Lumière : le cinéma deviendra un divertissement. Grâce à nos partenaires américains, bien sûr.

Pourquoi êtes-vous devenu peintre ?

Je savais, dès l’âge de 13–14 ans, que j’allais entrer à l’école Stroganov. Un jour, ma mère m’a amené à la journée portes ouvertes. Ce jour est resté gravé dans ma mémoire. L’école Stroganov venait de déménager dans un nouveau bâtiment, c’était l’hiver, quelques rares étudiants pensionnaires des lieux allaient et venaient, il y avait des tableaux sur les murs, mais ce dont je me rappelle le plus sont les amphithéâtres baignés de lumière. J’ai eu une folle envie d’y étudier… 

D’ailleurs, le nom de votre mère est Barkhoudarova. A-t-elle quelque chose à voir avec Barkhoudarov, Kriouthkov et consorts [auteurs d’un manuel de russe adopté par les écoles de Russie, ndlr] ?

Non, non, mais je le regrettais beaucoup quand j’étais à l’école. Ma mère enseignait l’allemand. Elle n’aimait pas parler de sa vie, elle devait avoir ses raisons. Je sais que son père, mon grand-père, était un tolstoïen. Nous avions un album photo de l’enterrement de Léon Tolstoï, mon grand-père y porte l’uniforme de l’académie de Timiriazev. En 1938, mon grand-père a été fusillé. Ma mère a eu une enfance difficile.

C’est grâce à votre mère que vous parlez le français ?

Non, c’est grâce à l’école Romain Rolland. J’y ai étudié.

Une question classique pour l’année de la littérature : que lisez-vous actuellement ?

Vous savez, je lis de la littérature contemporaine, mais je n’en pense pas grand-chose. Parmi les auteurs actuels, j’aime bien Prilepine, Ivanov —celui qui a écrit Le géographe a bu son globe. Sinon, j’ai une étagère au-dessus de mon lit où je mets les livres pour piocher en fonction de mon humeur. Je peux vous dire avec certitude que Guerre et Paix est mon genre de livre.

Source : Izvestia.ru

En 1990, Alexandre Adabachian a fait ses débuts en tant que réalisateur avec le film français Mado, poste restante, premier prix du programme « Perspective du cinéma français » au festival de Cannes. Il a été nominé aux Césars pour le meilleur premier film et a remporté le Pégase d’argent du meilleur scénario étranger aux Prix Flaiano (Italie) et le prix Fellini du meilleur scénario européen.

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