La littérature classique russe est-elle vraiment si déprimante?

Cadre tiré du film Anna Karénine, 1967

Cadre tiré du film Anna Karénine, 1967

Alexander Zarkhi/Mosfilm, 1967
Il est fréquent d’entendre cette affirmation un brin péremptoire de la bouche d’étudiants en études slaves. Dans quelle mesure est-elle vraie et qu'y a-t-il réellement derrière cette sombre affirmation?

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On pourrait tout aussi bien se demander pourquoi le cancer est si difficile à traiter ou pourquoi les éléphants ont de grosses pattes. « Le roman est semblable à une toile d'araignée, attachée très légèrement peut-être, mais enfin attachée à la vie par ses quatre coins », a écrit la grande romancière et penseuse anglaise Virginia Woolf.

Les Russes sont depuis longtemps des champions quand il s’agit de décrire de manière inimitable l'état de l'esprit humain. Essayez de (re)lire Anna Karénine, Crime et Châtiment ou La Mouette. Soyons honnêtes, si vous êtes déjà à la page 140, vous êtes en forme. Et même si vous ne voyez pas encore de lumière au bout du tunnel, ne vous jetez pas sous un train ! Continuez et vous verrez que les lumières ont peut-être été brièvement éteintes pour une raison précise…

Cadre tiré du film Crime et Châtiment, 1969

Les Russes sont réputés pour leur excellence dans le domaine de la fiction. Faites-leur confiance, sinon vous devrez vous coucher sans jamais savoir ce qui est arrivé à l’actrice en herbe Nina Zaretchnaïa, un personnage de La Mouette d’Anton Tchekhov. Cependant, « dans la littérature, comme dans le sexe, les choses les plus intéressantes sont entre les lignes », a dit un jour le satiriste russe populaire Mikhaïl Jvanetski avec une pointe d'ironie.

Bien que l'affirmation selon laquelle la littérature russe est « déprimante » semble audacieuse de prime abord, elle n'est convaincante qu'en surface. Dans la même logique, lorsque le détective pose une question piège au suspect, il s'attend à ce qu'il vende immédiatement la mèche. Mais ce n’est jamais le cas !

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Il n’est pas exagéré de dire que la littérature russe classique a rendu heureux des générations de rats de bibliothèque. S'il est vrai que le bonheur et la raison sont une combinaison impossible, il serait également prudent de dire qu'un drame sérieux peut être édifiant et nourrissant pour toutes les parties concernées. L’auteur de Lolita, Vladimir Nabokov, par exemple, a fait remarquer que Tchekhov a écrit « des livres tristes pour des gens pleins d’humour », car « seul un lecteur avec le sens de l’humour peut vraiment apprécier leur tristesse ».

De même, ceux qui souscrivent à l’idée que la lecture de L’Idiot de Dostoïevski peut parfois être frustrante devront admettre qu’il ne s’agit pas d’un roman déprimant en soi, mais, paradoxalement, d’une œuvre pleine d’espoir. C’est peut-être parce que la souffrance et la solitude peuvent aussi enseigner la joie et l’optimisme.

« Pourquoi la littérature russe est-elle déprimante ? » est plutôt une question rhétorique. Il se trouve que les Russes ont un penchant pour les drames humains. La littérature russe a généreusement abordé les thèmes suivants :

- la solitude (Les Trois Sœurs d’Anton Tchekhov) et l’exil (Souvenirs de la maison des morts de Fiodor Dostoïevski),

- la souffrance (Vie et destin de Vassili Grossman) et le tourment (Une journée de la vie d’Ivan Denissovitch d’Alexandre Soljenitsyne)

- la faiblesse (Les Âmes mortes de Nikolaï Gogol) et la cruauté (Moumou d’Ivan Tourgueniev),

- la foi (Les Frères Karamazov de Fiodor Dostoïevski) et le changement (Guerre et Paix de Leon Tolstoï),

- la mort (Récits de la Kolyma de Varlam Chalamov) et le désespoir (Le Chantier d’Andreï Platonov),

- la survie (Le Docteur Jivago de Boris Pasternak), la paresse (Oblomov d’Ivan Goncharov) et la stupidité (Le village d’Ivan Bounine).

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Des générations de Russes ont traversé des décennies de troubles internes tout au long de leur histoire, y compris la guerre napoléonienne, deux guerres mondiales dévastatrices, la révolution bolchevique, les horreurs d’un régime totalitaire et des goulags soviétiques, pour ne citer que le passé pas si lointain...

Mais, surprise-surprise, de la souffrance humaine sont sortis les plus grands conteurs, la tourmente servant de catalyseur à la tourmente intellectuelle. Contrairement à une croyance populaire, lorsque des tragédies frappent, les plus grands génies littéraires russes engourdissaient leur douleur émotionnelle non pas avec des bouteilles de vodka bon marché, mais avec des doses massives de sagesse. Les déceptions et les peines d’amour ne les ont pas privés de leur dignité, mais ont forgé leur âme. La souffrance et la misère ont encouragé beaucoup de gens à mettre la plume sur le papier. Certains des romanciers les plus vénérés de Russie, dont Mikhaïl Boulgakov, Anton Tchekhov et Vassili Axionov, sont arrivés à la littérature par la médecine. Ils savaient de première main qu'un diagnostic résume rarement l'expérience réelle d'une personne…

Au lieu de mettre des étiquettes d'avertissement sur la littérature russe, supposons qu'elle puisse réellement combattre le feu par le feu, aider à soulager la dépression, guérir les phobies et parfois même résoudre les traumatismes de l'enfance. « On ne guérit d'une souffrance qu’à condition de l’éprouver pleinement », a déclaré Marcel Proust. L'homme qui a passé sa vie À la recherche du temps perdu n'était jamais allé en Russie, mais avait promis de « toujours rester fidèle » à la patrie de Tolstoï et Dostoïevski.

Souvenez-vous : « Vous n'atteignez jamais la vérité sans commettre quatorze erreurs et très probablement cent quatorze », a écrit l’auteur de Crime et Châtiment, l’un des plus grands romans de tous les temps.

En fin de compte, accuser la littérature russe d'être « déprimante » est aussi injuste que d’humilier une femme en raison de son poids. Car critiquer une personne pour son embonpoint ne la fera jamais maigrir. Ce n’est pas un crime, mais un choix. Et pour que les choses soient claires, personne sur terre, y compris l’OMS, ne vous oblige à lire Le Docteur Jivago !

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