Graffiti en Russie : de la rue aux affiches électorales

Crédit : service de presse

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Bien que les graffitis soient traditionnellement qualifiés de vandalisme par la législation russe, le public réalise d’ores et déjà que ce phénomène n’est pas simplement une révolte de jeunes, mais un signe de maturité de la société civile. RBTH revient en bref sur l’histoire des graffitis en Russie.

C’est au pas de course que la Russie a franchi le chemin depuis les balbutiements de l’intérêt pour l’école américaine du graffiti jusqu’aux diverses techniques de l’art urbain de tradition européenne. Au milieu des années 1980, la perestroïka a ouvert les frontières et le pays a vécu un véritable boom de la sous-culture urbanistique. Les unions informelles – du breakdance, du hip hop, du rap et, bien entendu, du graffiti – ont traversé une étape de vive croissance. Le pays a vu déferler une première vague de festivals, tandis que tous les abords de gares et les murs les plus « cools » étaient marqués de symboles graphiques dits tags.

Les graffitis et la politique

Dès que les tags ont cessé d’être un domaine réservé aux initiés, ils ont attiré l’attention du monde politique qui a décelé leur grande efficacité en termes de communication. La pratique a vu le jour en 1996 pendant la campagne électorale de Boris Eltsine. Le slogan « Vote ou tu es perdant » est resté dans la mémoire de la population parce qu’il était gravé sur les murs à la peinture en bombe. Un autre projet réalisé en 2014 – Spasibo (Merci) – visait à féliciter le président russe Vladimir Poutine à l’occasion de son 62ème anniversaire de la part du projet de jeunes Set’ (réseau). Chaque lettre du mot était représentée sur les murs de sept villes, de Kaliningrad (chef-lieu de la région la plus occidentale de Russie) à Vladivostok (Extrême-Orient russe). S – sila (force), le soldat russe aimable en Crimée ; P – pamiat’ (mémoire), l’ordre militaire soviétique de l’Etoile rouge ; A – Arctique, le brise-glaces atomique Rossia ; S – souverenitet (souveraineté), le missile Satan ; I – istoria (histoire), le monument aux héros libérateurs Minine et Pojarski et encore une fois la Crimée ; B – bezopasnost (sécurité), le Kremlin et les soldats ; O – olympiade (les Jeux olympiques de Sotchi).

Il faut dire que de telles tentatives de « récupération » provoquent une réaction maladive chez les représentants de l’art urbain. Les graffitis « officiels » ont été clandestinement « corrigés », tandis que l’histoire de Vladivostok est devenue un « mème » sur Internet : le mot OlympiAde s’est vu administrer une majuscule ce qui évoquait deux mots différents en russe (Olympe pour sommet et Ade pour enfer).

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Toutefois, le pouvoir manifeste aussi un autre genre d’intérêt pour les graffitis, y voyant un moyen de décorer les villes industrielles confrontées au problème des palissades qui entourent les chantiers abandonnés datant de l’époque soviétique. La solution a été trouvée en 2003 avec le projet « Longues histoires d’Ekaterinbourg », lorsque des kilomètres de palissades ont été recouverts de graffitis. Le projet a déménagé par la suite à Perm qui a entamé, à l’initiative du « kulturträger » (initiateur de projets culturels, ndlr) Marat Guelman, un projet d’innovation de l’espace culturel de la ville, ce qui a finalement débouché sur un programme d’art public et la création du musée d’art contemporain PERMM. Perm est devenue pour un certain temps une ville russe à la mode, mais cette « thérapie de choc » avait également ses revers : lors du changement du pouvoir, le développement de la plupart des innovations a été stoppé net. Le musée PERMM n’a pas disparu, mais sa directrice artistique, Naïlia Allahverdieva, s’est tournée vers l’art urbain. L’exposition « Zone de transit » (2014) dans le bâtiment du musée, qui devait être refait à neuf, a marqué une étape d’une compréhension foncièrement nouvelle de l’art urbain en Russie.

Laconsécration

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Les nombreux festivals et la popularité des graffitis à tous les niveaux, y compris celui du pouvoir, ont ouvert les portes de la Russie à nombre d’artistes européens et américains : aux pionniers de New York Fernando Carlo et Futura 2000, au Portugais Vhils, aux Brésiliens Os Gemeos, à l’Américain Mark Jenkins, à l’Argentin Gualicho et à l’homme du monde Isaac Cordal.

Les derniers jalons de la reconnaissance de cet art ont été franchis avec les expositions institutionnelles et les prix. Tim Radia (Ekaterinbourg) a reçu en 2013 l’unique Prix d’Etat dans le domaine de l’art contemporain, Innovation. Au printemps 2014, le Musée d’art contemporain de Moscou a accueilli une rétrospective du représentant de l’art urbain Pasha 183 que le Guardian a qualifié de « Bansky russe ». Le Musée des graffitis de Saint-Pétersbourg a ouvert ses portes l’été dernier. L’idée de sa mise en place dans les locaux d’une ancienne usine a germé dès novembre 2012. Depuis, douze dessins y ont été réalisés par des artistes russes, dont Pasha 183, Kirill Kto, Nikita Nomerz et Timofeï Rad, et par le célèbre Espagnol Escif. Le musée a présenté sa première exposition à l’été 2014 dans le cadre de la Biennale européenne Manifesta.

Dmitri Pilikine est conservateur, critique d’art et directeur adjoint du Musée Diaghilev d’art contemporain de l’Université d’Etat de Saint-Pétersbourg, collaborateur scientifique à l’Université.

Directrice artistique du musée PERMM, Naïlia Allahverdieva

« L’art urbain est aujourd’hui le genre démocratique le plus prisé, bien qu’il engendre certains problèmes dont l’un est la mauvaise qualité de ses projets. Ceci est lié avant tout à l’absence de critique et à un succès rapide auprès du public. Il est impossible de dire à un artiste que son œuvre est médiocre si celle-ci plaît aux masses. Ainsi commence la dégradation. Nous manquons de projets capables de développer l’auditoire, de projets complexes, profonds et critiques. »

 

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