« Tant qu’il ne se repentira pas »

Le 24 février 1901, le Bulletin de l’Eglise, journal officiel du Saint-Synode de Russie, a publié un arrêté du Saint-Synode annonçant l’excommunication du comte Léon Tolstoï. Le lendemain, tous les grands journaux du pays reprenaient le document. Ce dernier indiquait que le comte Léon Tolstoï ne pouvait plus rester au sein de l’Eglise orthodoxe en raison des convictions affichées. Cela signifiait que le grand écrivain ne pouvait ni se confesser, ni recevoir l’Eucharistie, ni se voir administrer les derniers sacrements. En outre, il n’avait pas le droit d’être enterré selon le rite orthodoxe.

Tolstoï dans les bras de Satan, fragment de peinture murale de l'église du village Tazovo (région de Koursk). 1883. Source : Collection du Musée d'Histoire de la religion et de l'athéisme.

La publication de l’Arrêté était en quelque sorte un acte indépendant du Saint-Synode, dont l’initiative a été formulée par le métropolite Anthony de Saint-Pétersbourg et de Ladoga.

C’est sous sa pression que les membres du Saint-Synode ont pris cette décision, contre l’avis du représentant de l’empereur au sein de cette structure, Konstantin Pobedonostsev, qui, quoiqu’ennemi acharné de Léon Tolstoï – il paraît que le cynique et impitoyable Toporov du roman Résurrection est une caricature de cet dernier –, estimait qu’une telle décision ne ferait qu’ajouter une auréole de martyr à l’image de l’écrivain.

D’après la correspondance entre Konstantin Pobedonostsev et l’empereur Nicolas II, publiée après la Révolution, le tsar n’approuvait pas cette démarche lui non plus.

L’annonce de l’excommunication fit l’effet d’une bombe. Les journaux croulaient sous des tas de lettres de leurs lecteurs qui proféraient des imprécations tant contre « le comte impie » que contre ses persécuteurs. Le Saint-Synode fut saisi de plusieurs lettres dont les auteurs exigeaient de les excommunier eux aussi, parce qu’ils ne souhaitaient pas rester dans la même Eglise que les bourreaux de Léon Tolstoï.

Image par Lyonel Feininger. 1901.

Même les représentants de l’élite intellectuelle qui qualifiaient les « errements » de Tolstoï de « criminels » affirmaient qu’une structure bureaucratique comme le Saint-Synode n’était pas en droit de l’éloigner du Christ.

La position de l’Eglise orthodoxe russe à l’égard de Léon Tolstoï n’a jamais été corrigée. Lorsque la presse a fait état de la lecture d’un office des morts pendant les funérailles de l’écrivain, les représentants de l’Académie spirituelle ont déclaré que « la cérémonie ne pouvait pas être considérée comme un office des morts, ni même comme une prière privée ».

Cent ans plus tard, en 2001, les descendants de Léon Tolstoï ont été déboutés de leur demande de lever l’excommunication. En novembre 2010, une nouvelle démarche a été faite en ce sens par le président de l’Union des éditeurs de Russie, Sergueï Stepachine.

L’archimandrite Tikhon Chevkounov, secrétaire exécutif du Conseil patriarcal à la culture et auteur de plusieurs bestsellers, a répondu qu’il était impossible de lever l’excommunication de quelqu’un qui avait rompu avec l’Eglise de son initiative. 

Décision du Saint-Synode au sujet du comte Léon Tolstoï du 20 au 22 février 1901

<...> Le comte Tolstoï, écrivain connu, russe de naissance, orthodoxe de baptême et d’éducation, s’est impertinemment soulevé, mû par son fier esprit, contre Dieu et son fils Jésus et son apanage sacré, il a abjuré sa Mère qui l’a nourri et éduqué, l’Eglise orthodoxe, et a consacré ses activités littéraires et le talent donné par Dieu à la diffusion parmi la population d’enseignements contraires aux idées du Christ et de l’Eglise <...>. De ce fait, l’Eglise ne le considère plus comme son membre et ne pourra le considérer tel tant qu’il ne se repentira pas et ne rétablira pas sa communication avec elle <...>.


Nombre de membres de sa famille, qui restent dans la foi, pensent avec douleur à ce que, à la fin de ses jours, il vivra sans foi en Dieu et en notre Sauveur, et demeurera sans bénédiction ni prières de l’Eglise, sans quelque contact que ce soit avec elle.

Source : Kommersant.ru

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