Sergueï Bodrov : « Nous sommes tous tentés par les chasses aux sorcières »

Le réalisateur russe Sergueï Bodrov. Crédit : Vladimir Astapkovitch/TASS

Le réalisateur russe Sergueï Bodrov. Crédit : Vladimir Astapkovitch/TASS

Le Septième Fils, film du réalisateur russe Sergueï Bodrov avec Jeff Bridges et Julianne Moore, est sorti en France le 17 décembre. Sergueï Bodrov a accepté de donner une interview exclusive à RBTH avant la première mondiale.

La sortie mondiale du film fantastique Le Septième Fils, que le réalisateur russe Sergueï Bodrov a tourné à Hollywood, aura lieu prochainement. Les rôles principaux du film sont interprétés par des stars mondiales : Jeff Bridges, détenteur d'un Oscar, et Julianne Moore. Bodrov évoque avec RBTH son travail avec des acteurs et des budgets américains, et les raisons pour lesquelles il a décidé de se lancer dans ce projet.

RBTH : Comment tout a commencé ? Le tournage du Septième Fils était votre idée, ou bien c'était l'initiative des producteurs d'Universal ?

Sergueï Bodrov : Tout a commencé avec mon film Mongol. Il a été très bien accueilli, il est sorti en salles avec de bonnes critiques et a été nominé aux Oscars, en Amérique pratiquement tous ceux qui sont en lien avec le monde du cinéma l'ont vu. J'ai alors rencontré les producteurs de la société Legendary, c'est Zack Snyder qui nous a présentés. Nous avons commencé à travailler avec lui sur un projet intéressant, Afghanistan, c'était l'idée de Zack et elle m'a plu. Mais Legendary n'a pas trouvé ce projet intéressant. Mais un mois après, ils m'ont appelé et m'ont proposé Godzilla. A ce moment-là, le projet était au stade embryonnaire, il n'y avait pas de scénario, il n'y avait qu'un scénariste coréen avec une proposition qui n'avait convaincu aucun d'entre nous... Et ensuite est apparu Le Septième Fils. Cela faisait longtemps qu'il était sur la table, à une époque Tim Burton voulait le réaliser.

Vous n'avez pas eu peur quand on vous l'a proposé ? Le sujet est plutôt inhabituel et d'autres l'avaient refusé.

S.B.: Non, je n'ai pas eu peur. Il fallait tourner le film d'après un conte pour enfants, l'auteur, Joseph Delaney, un Anglais, est un instituteur à la retraite. Ses livres sont plutôt bons, l'un d'entre eux a été traduit en russe sous le titre assez effrayant de « l'Apprenti épouvanteur ». On aime bien écorcher les mots, on aurait pu au moins l'appeler « l'Apprenti sorcier » ! Bref, nous avons des problèmes avec la traduction aujourd'hui, il y a beaucoup de gens qui bâclent leur travail et se montrent très peu de professionnels. Ceci étant, j'ai accepté presque immédiatement. L'ancien scénario ne nous plaisait pas vraiment, nous l'avons réécrit. De grands scénaristes nous ont rejoints, par exemple Charles Leavitt qui a écrit Blood Diamond.

Crédit : service de presse

Qu'est-ce qui vous a plu dans cette histoire ? 

S.B.: J'ai toujours trouvé le thème de la chasse aux sorcières intéressant. C'est un sujet très moderne. Il y a longtemps que l'Inquisition est révolue, mais la chasse se poursuit encore. On aime chercher les sorcières et les accuser de tous les maux, je ne sais pas pourquoi, on pense toujours qu'on a raison. Je n'accuse personne en particulier, je parle du monde en général : où que ce soit, la majorité estime qu'elle a toujours raison. C'était ce thème qui m'a touché et que j'ai essayé de développer. Pour être honnête, je dois dire qu'à la dernière étape du scénario, alors que nous travaillions dessus depuis huit mois, ce sujet était assez vague, mais je pense que le spectateur comprendra.

C’est-à-dire que vous n'aviez pas une totale liberté d'action ? 

 

S.B.: J'étais libre. Par exemple pour choisir l'équipe. On m'a proposé de faire une liste de ceux avec qui j'avais envie de travailler. En tête de ma liste il y avait Dante Ferretti, directeur artistique. C'est un vrai génie, un homme exceptionnel. Un Italien petit et corpulent – quand nous nous sommes rencontrés, il était au régime et nous discutions dans un restaurant, il mangeait, avec un air triste, une salade alors que je dévorais une assiette de pâtes. Nous nous sommes rapidement bien entendus, et nous nous sommes plu : un jour plus tard, il acceptait de travailler sur ce film. Nous avons longtemps cherché un cadreur mais cette fois aussi, tout est pour le mieux : quand on a reporté le tournage de six mois à cause de Jeff Bridges, il a fallu changer d'opérateur et j'ai alors invité Tom Sigel. Un excellent directeur de la photographie, un grand professionnel qui travaille beaucoup avec Bryan Singer : il a tourné avec lui Usual Suspects et X-Men. Pour les effets spéciaux, j'ai rencontré de nombreuses personnes, et mon choix s'est arrêté sur John Dykstra, un homme plus tout jeune mais qui a travaillé sur Star Wars ! Et en fait, il est en forme, bien qu'il se soit cassé deux fois la jambe sur le tournage. Et puis, les producteurs ont commencé à me mettre la pression à la dernière étape, c'est toujours comme ça : quand tu as déjà tourné le film et que tu as fait le montage. « Peut-être qu'on pourrait faire plus simple là, ça ne sera pas clair pour le spectateur... » Mais bon, je connaissais les règles du jeu dès le début. Il était impossible de faire à 100% comme je le voulais, il a fallu faire quelques compromis.

 

Mais proposer les rôles principaux à Jeff Bridges et Julianne Moore n'était probablement pas un compromis ?

 

S.B.: C'était mon choix. Pour Jeff, tout était clair dès le début : il n'y a pas de meilleur acteur pour ce rôle. Je suis allé le voir, c'est une personne difficile, il n'aime pas ce genre-là, les films avec des effets spéciaux. Il a tourné à deux reprises dans des blockbusters, Tron et Iron Man, et ça ne lui a pas plu. Il a regardé mes premiers films et m'a posé la bonne question : « Pourquoi tu fais ça ? ». Je lui ai expliqué mon idée, je lui ai parlé de la chasse aux sorcières, du fait que nous aimons rejeter la faute sur les autres. Il a réfléchi… et a accepté. J'apprécie Julianne Moore depuis longtemps, j'avais envie de travailler avec elle. Nous nous sommes rencontrés, elle a rapidement accepté. Elle est elle-même écrivain, auteure d'un livre pour enfants, un livre remarquable et populaire. Elle est intelligente, comme Alla Demidova. En plus, elle pose nue pour des magazines. J'espère qu'on lui donnera enfin l'Oscar pour un de ses rôles. Elle déjà été nominée plusieurs fois, il est temps de l'obtenir.

 

Vous vous êtes inspiré de ce qui se fait dans le genre fantastique aujourd'hui, le Hobbit, les films sur Harry Potter ?

 

 

 

S.B.: Je n'aime pas trop ce que fait Peter Jackson : c'est un très bon réalisateur, mais ce n'est pas mon truc. En ce qui concerne Harry Potter, je n'ai aimé que le film qu'a réalisé Alfonso Cuarón : c'est le plus inhabituel de tous. Mais par exemple, ce que fait Guillermo del Toro est très intéressant, son Labyrinthe de Pan est fantastique, les deux Hellboy avec Ron Perlman aussi. Ses films m'ont influencé, en effet.

 

Vous avez des projets de tournage en Russie ?

 

 

S.B.: Timur Bekmambetov et Evgueni Mironov m'ont proposé un projet très intéressant, un film sur la sortie dans l'espace du cosmonaute Leonov, sur ce qui s'est réellement passé. Beaucoup de gens ont menti, ont caché des choses. C'est un excellent sujet. Mais alors que nous en parlions, la crise a commencé en Russie, il y a eu la chute du rouble... Le film est cher, même si à l'échelle internationale, il n'est pas si élevé. On verra. Les pronostics ne sont pas très bons, je n'ai pas envie d'attendre deux ans.

Vous tournerez la deuxième partie de Mongol ?

S.B.: Oui, je travaille déjà dessus avec les Chinois, je me rends régulièrement en Chine. Le scénario est prêt : la dernière année de la vie de Gengis Khan. Sa dernière femme, sa dernière bataille, le destin de l'empire. Un peu dans le genre du Roi Lear.

 

 

 

Réagissez à cet article en soumettant votre commentaire ci-dessous ou sur notre page Facebook

 

Dans le cadre d'une utilisation des contenus de Russia Beyond, la mention des sources est obligatoire.