Ces œuvres d’art nées dans les goulags

Crédit : TASS

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Parmi les milliers de prisonniers politiques incarcérés dans les goulags, beaucoup étaient issus de professions artistiques : des écrivains, poètes, musiciens et peintres, qui ont poursuivi leur travail en secret. Exercer son art, peindre ou écrire étaient strictement interdits, sans parler des difficultés rencontrées pour faire sortir les œuvres de prison. RBTH vous dresse une liste des principales œuvres d’art, de musique et de littérature réalisées dans les camps russes et qui ont survécu, d’une façon ou d’une autre, jusqu’à nos jours.

24 préludes et fugues pour piano de Vsevolod Zaderatski

La suite de morceaux pour piano 24 préludes et fugues a été composée par Vsevolod Zaderatski dans les camps de la Kolyma entre 1937 et 1939. « Il arrivait à trouver du temps et se débrouillait pour écrire ses compositions. Mon père avait une écriture calligraphique, ce qui permettait de conserver ses notes. Les feuilles sortaient parfois grâce aux gardes qui considéraient mon père comme un conteur : il faisait à l’époque office de télévision pour eux », se rappelle le fils du compositeur. La première mondiale de ces morceaux s’est déroulée le 14 décembre dernier au Conservatoire de Moscou, soit 75 ans plus tard.

Poèmes et pièces en vers d’Alexandre Soljenitsyne

Alexandre Soljenitsyne à la station Riazan-pristan, 1959. Crédit : RG

Une journée d'Ivan Denissovitch et L'Archipel du Goulag, qui ont assuré la renommée mondiale de l’auteur, ont été écrits après ses années de détention (1945-1953) : en prison, il ne pouvait pas travailler sur de la grande prose. Mais dans sa cellule, il profitait tout de même des quelques petits morceaux de papier à sa disposition pour écrire ou apprenait par cœur (à l’aide de chapelets qu’il fabriquait) des poèmes et pièces dramatiques en vers : La Route, Les Prisonniers, Le Festin des vainqueurs, etc. Comme l’a écrit Soljenitsyne dans le chapitre 5 de L’Archipel du Goulag, il avait ainsi 12 mille vers en tête à sa libération. Il n’a cependant publié ses premières œuvres poétiques que 80 ans plus tard. « Elles étaient mon oxygène et ma vie à l’époque. Elles m’ont aidé à tenir le coup », expliquait-il. 

Le cahier d'Alexandre Soljenitsyne. Crédit : RG

Cahiers de Kolyma de Varlam Chalamov

Varlam Chalamov, 1959. DR

Chalamov a été envoyé dans les camps à deux reprises : de 1929 à 1932 au Nord de l’Oural, et de 1943 à 1951 dans la Kolyma, période qui fut bien plus éprouvante pour lui. C’est d’ailleurs là qu’en 1949, après être passé du travail intensif au poste d’assistant de l’hôpital pour détenus, il a commencé à écrire des vers qui formeront plus tard la base des Cahiers de Kolyma. Les ayant lus en 1956 dans un samizdat (système clandestin de circulation d’écrits dissidents, ndlr), Soljenitsyne dira plus tard « avoir frémi comme s’il avait rencontré un frère ». Boris Pasternak a également fortement apprécié Les Cahiers de Kolyma de Chalamov. Toutefois, Les Récits de la Kolyma publiés par la suite, encore plus terribles et sans concessions, ont de nouveau fait de lui un marginal et un étranger pour l’establishment de la littérature.

Méchantes Chansons de Guillaume du Vintrais de Iouri Veinert et Iakov Kharon

Ces cent sonnets ont été écrits entre 1937 et 1947 dans un camp au bord de l’Amour (Extrême-Orient). Ses auteurs, deux intellectuels moscovites, ont pris pour pseudonyme le nom d’un poète français du XVIe siècle imaginé par eux et faisant soi-disant partie du cercle d’Henri IV. Les sonnets eux-mêmes ne sortent pas véritablement du cadre du pastiche de talent ou du jeu littéraire, reflétant l’engouement de l’époque pour les romans d’Alexandre Dumas ou Cyrano de Bergerac. Néanmoins, si l’on tient compte des conditions dans lesquelles ont été créés ces vers de qualité célébrant les femmes, le vin, mais aussi et surtout l’honneur et la liberté, le jeu littéraire devient une prouesse artistique. L’initiateur du projet Iouri Veinert (le nom de famille Vintrais est l’anagramme de son nom en russe) est mort dans le camp. Iakov Kharon a vécu jusqu’en 1972 et a réussi faire publier Les Méchantes Chansons.

Roman Le Chromosome de Calcutta de Robert Stilmark

Ce roman volumineux sur les pirates et aventuriers du 18ème siècle relève également du pastiche. Les conditions de sa réalisation sont encore plus extraordinaires. Il a été écrit en 1951-52 pendant la construction du chemin de fer transpolaire. Le chef local, un prisonnier de droit commun, a appris que Stilmark, prisonnier politique, travaillait pour des magazines littéraires avant la guerre et était spécialisé dans les œuvres étrangères. Il lui a alors proposé, au lieu d’effectuer des travaux généraux, d’écrire un roman historique d’aventures pour l’envoyer sous son nom à Staline. Le chef comptait ainsi obtenir la grâce. Le « commanditaire » avait même envisagé de faire assassiner le véritable auteur par des codétenus à la fin de l’ouvrage, mais il n’avait pas prévu que Stilmark, avant d’écrire un nouveau chapitre, racontait ses histoire incroyables aux prisonniers qui retenaient leur souffle à son écoute. En 1958, trois ans après la libération de Stilmark, le roman est sorti avec deux noms sur la couverture : Stilmark et son commanditaire, ce dernier assurant qu’il en était le co-auteur. La vérité a été rétablie quelques années plus tard.

La Rose du monde de Danil Andreïev

Fils du célèbre écrivain russe de l’Âge d’argent Léonid Andreïev, Danil a grandi dans l’entourage de l’élite culturelle de son temps et a manifesté dès son plus jeune âge une passion pour le mysticisme. Durant son incarcération (1947 – 1957), il a toutefois vécu une illumination mystique intense qui l’a mené à la création de sa propre idéologie religieuse et philosophique. Sa vision globale se retrouvait dans sa principale œuvre La Rose du monde, très proche dans sa croyance et son style des poèmes mystiques de William Blake et du Livre de Mormon de Joseph Smith. La Rose du monde n’ayant pas pu sortir en URSS (il n’a été publié pour la première fois qu’en 1991), il n’a eu aucune chance de devenir le fondement d’une nouvelle religion.

Lettres d’Extrême-Orient et de Solovki de Pavel Florenski

Les ruines d'un camp abandonné de Tioumen. Crédit : TASS

Les lettres que le prêtre Pavel Florenski a écrites à sa femme, ses enfants et ses amis proches, de son arrestation en 1933 à son exécution en 1937, ont été rassemblées et publiées sous forme de livre à la fin des années 90. Il ne s’agit pas d’œuvres littéraires au sens strict, mais la personnalité de cet homme unique et polyvalent (philosophe, poète, théologien, mathématicien et biologiste) est telle que même ses lettres à ses proches se transforment en une composition philosophique complète. Un véritable testament. 

Tableaux miniatures de Mikhaïl Sokolov

Le peintre Mikhaïl Sokolov a eu la chance de participer en 1916-17 aux dernières expositions de l’association du « Monde de l’art » créée par Alexandre Benois et Serge de Diaghilev. Après la révolution, il a été l’un des artistes les plus en vogue de Moscou, avant de devenir marginal dans les années 30 : ses œuvres plutôt impressionnistes ne correspondaient pas aux représentations du « réalisme soviétique ». En 1938, il a été envoyé dans un camp de la région de Kemerovo, où il a continué à peindre des tableaux miniatures représentant la taïga et des portraits de compagnons d’infortune. Les œuvres étaient réalisées sur des petites feuilles, parfois même sur des papiers d’emballage de sucreries envoyés ensuite par courrier à Moscou, où ils suscitaient l’admiration. Les miniatures des camps de Sokolov constituent aujourd’hui la fierté du musée d’art de sa ville natale, Iaroslavl.

Promenades avec Pouchkine et À l’ombre de Gogol d’Andreï Siniavski (sous le pseudonyme d’Abram Tertz)

Même si la colonie de Mordovie dans laquelle Siniavski a été enfermé pendant cinq ans (de 1966 à 1971) n’était déjà plus officiellement considérée comme un goulag stalinien, l’auteur a toujours été vu comme un prisonnier politique. Son seul crime était d’avoir acheminé en Occident ses œuvres littéraires et de les avoir publiées sous le pseudonyme d’Abram Tertz sans autorisation de la censure soviétique. Via des lettres à sa femme, il a écrit en plusieurs parties deux livres sur les classiques russes. Les lettres étaient examinées par la censure des camps, raison pour laquelle elles ne contenaient pas un mot sur la politique. Mais après leur publication en Occident, elles ont provoqué un scandale car elles étaient remplies d’une liberté et d’une indépendance intérieures que ni le KGB, ni ses homologues de l’émigration ne pouvaient pardonner à Siniavski-Tertz. Directement après sa libération, l’écrivain est parti en France sur invitation de l’Université de la Sorbonne, où il est devenu professeur de littérature russe.

 

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