Une première mondiale de Rigoletto au Bolchoï

Crédit : Oleg Tchernous/Théâtre du Bolchoï

Crédit : Oleg Tchernous/Théâtre du Bolchoï

Les premières représentations de l’opéra de Verdi ont provoqué une véritable frénésie à Moscou. Tout d'abord, il est rare qu’une véritable production européenne se rende dans la capitale russe. Ensuite, le renforcement du conservatisme dans la société ainsi que le ton clairement non-orthodoxe de la pièce promettaient un parfum de scandale.

Il n’y a cependant pas eu de vrai scandale, comme ce fut le cas à la première de l’opéra Rouslan et Ludmila de Dmitri Tcherniakov, où le public conservateur avait mal pris son postmodernisme sur la scène historique du Bolchoï. Les quelques cris mécontents qui ont suivi les derniers accords de Verdi ont été étouffés par le bruit des applaudissements. Le spectacle de Carsen a apparemment étonné et satisfait tout le monde, les traditionnalistes comme les amateurs d’innovations.

L’apparition même de ce spectacle à l’affiche du Bolchoï est une surprise : peu de temps avant la première, il avait été désavoué par presque toutes les scènes possibles. Le nouveau directeur du Bolchoï Vladimir Ourine a même déclaré à la presse que la nouvelle équipe en avait hérité de ce contrat signé de ses prédécesseurs et que sa suppression aurait coûté trop cher à cause des dommages-intérêts. L’ancien patron du département de la programmation Mikhaïl Fichtenholz (aujourd’hui à la tête du Handel Festival et directeur de répertoire de l’opéra de Karlsruhe) a indiqué à son tour qu’il n’avait aucun lien avec ce projet ou le casting. Si la prise de décisions dans les théâtres russes est parfois une affaire de circonstances, jamais les responsabilités n’avaient été aussi floues ces dernières années. À tel point qu'avant même la première, le spectacle semblait venir de nulle part et les mécontents n’avaient personne à blâmer. Il ne restait plus qu’à voir et écouter.

Mais le nouveau spectacle de Carsen est parfaitement sage du point de vue de la dramaturgie, avec une mise en scène forte et claire. Il ne détruit aucune base musicale et s’il peut en agacer certains, il ne s’agira que des traditionalistes endurcis, car il est simple et expressivement beau.

Crédit : Oleg Tchernous/Théâtre du Bolchoï

Même si on ne sait pas qui est à l’origine de sa venue, Moscou accueille l’une des interprétations théâtrales de l’opéra Rigoletto les plus achevées et convaincantes de ces dernières années parmi les adaptations modernes, même si ce n'est pas l’opéra le plus spectaculaire de Robert Carsen. Il suffit de se rappeler du récent spectacle fantastique de Michael Mayer au Metropolitan Opera, de la mise en scène extravagante de Jan Bosse à l’Opéra allemand de Berlin, intéressante par ces accents politiques, ou de la fable âpre proposée par David McVicar sur la scène de la Royal Opera House, qui avait déjà débuté en 2001 et est toujours à l’affiche aujourd’hui.

La carrière de Carsen compte des spectacles plus forts. Mais même si la représentation de Rigoletto fera difficilement mieux que la version parisienne mordante d’Electra de Strauss, ou que l’esthétique du Don Juan de La Scala, son nouveau Verdi est mis en scène avec virtuosité et de manière convaincante.

Rigoletto est un spectacle-attraction, adroit et concis dans l’esprit et le langage, efficace et ne mélangeant pas du tout la musique comme peut parfois le faire Carsen. Son adaptation donne de la fraîcheur à la dramaturgie musicale. De plus, il transforme le célèbre opéra en un show cinématographique divertissant, avec une atmosphère rétro voluptueuse et bien aménagée. Le bouffon de la renaissance de Verdi devient un clown blanc classique, et le lieu de l’action est un ancien cirque avec son velours rouge, son amphithéâtre inhospitalier, ses échelles amusantes, ses balançoires et ses cordes. Tout ici rappelle à la fois Fellini, Pagliacci de Leoncavallo, la littérature de la fin du XIXème et les anciens dessins animés hollywoodiens. Les choix de Carsen sont limpides, un peu ironiques et travaillent tous sur la force émotionnelle de la musique. Bien que la première moscovite n’ait pas toujours été totalement juste, elle a montré beaucoup de choses intéressantes. L’orchestre dirigé par l’Italien Evelino Pido manquait incontestablement de finesse et de souplesse, mais les rythmes choisis rendaient la forme compacte et ambitieuse, conformément à l'esprit de Verdi.

L'affiche internationale était également une réussite. Le personnage de Gilda, joué par la Belge Anne-Catherine Gillet constitue la plus grande réussite. Le rôle de Rigoletto est interprété selon les situations par Valeri Alexeïev et Dimitrios Tiliakos, magnifique par son talent d’acteur. Le jeune ténor Sergueï Romanovski tient le rôle du duc, et un des leaders de la jeune troupe du Bolchoï, Konstantin Choumakov, joue celui de Marullo. La jeune étoile du Bolchoï Venera Guimadieva, qui interprète également Gilda, n’est pas apparue dans les premières représentations mais figure tout de même à l’affiche. Ses admirateurs devront probablement attendre la prochaine série de dates prévue en avril 2015.

 

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