Quand les lettres russes 
apaisent le mal du pays

Crédit photo : Opale/East News

Crédit photo : Opale/East News

En prévision du 9ème prix Russophonie, qui récompensera le 31 janvier 2015 la meilleure traduction de l'année d’un ouvrage littéraire du russe vers le français, nous avons discuté avec l'écrivaine française Agnès Desarthe, membre du jury, au sujet de sa perception de la littérature russe.

Vous expliquez dans un livre passionnant, Comment j'ai appris à lire, votre cheminement vers la lecture et la littérature. Comment la littérature russe y a trouvé sa place ?

La littérature russe a trouvé sa place dans ma vie au moment où la littérature tout court a fait son irruption dans mon existence. J'avais environ dix-sept ans et, jusque-là, je ne m'intéressais pas aux livres. J'avais parfois entendu ma grand-mère prononcer, avec une certaine ferveur dans la voix, les noms de Lermontov ou Tolstoï (Lermontov était son préféré, je crois). Mais ce n'étaient que des noms. La vraie découverte s'est faite avec Le Sous-sol de Dostoïevski, un livre court, percutant, qui me paraissait très moderne.

Dans mon groupe d'amis, nous lisions Maïakovski à voix haute, c'était comme fumer ou boire ensemble, ça nous exaltait. Ensuite, j'ai continué à explorer l'œuvre de Dostoïevski. Ce n'est que beaucoup plus tard que j'ai lu Lermontov et encore plus tard, Tolstoï. Je dois préciser que l'impression que j'ai toujours eu en lisant de la littérature russe était quelque chose que l'on pourrait qualifier d'apaisement du mal du pays. J'avais l'impression de rentrer chez moi. Les pièces de Tchekhov me seront toujours plus familières que celles de Marivaux ou de Musset.



En quoi la littérature russe est-elle à part ? 



Agnès Desarthe déploie une carrière littéraire selon trois axes : traductrice, - elle a été lauréate du prix de traduction Maurice Edgar Coindreau - auteure pour la jeunesse, elle a aussi publié des essais et des romans pour adultes dont plusieurs ont été récompensés par de nombreux prix : le prix du livre Inter pour Un secret sans importance, prix Marcel Pagnol et prix du roman version Fémina pour Le Remplaçant, Prix Renaudot des Lycéens pour Dans la nuit brune. Le russe est une des langues dans lesquelles a baigné son enfance.

Chaque littérature est « à part » des autres, chacune est guidée par le génie de la langue dans laquelle elle est écrite et par la culture qu'elle reflète. La littérature russe a une place particulière pour moi, et donc dans ma vie elle est « à part » car les personnages qui la peuplent me sont très familiers.

Certaines expressions aussi, que mes grands-parents traduisaient littéralement du russe quand ils parlaient français et que je retrouve parfois, même dans des romans contemporains. Les fous russes sont les fous que je comprends le mieux, les amoureux russes, ceux qui m'émeuvent le plus. Même si on le refuse par acharnement politically correct, il existe des archétypes culturels. Ils ne sont pas partout, mais ils marquent des points de repère.

Quels sont les auteurs qui comptent particulièrement pour vous ? 

J'ai déjà parlé de Dostoïevski et de Maïakovski, j'ajouterais Tsvetaeva, qui mène en particulier une réflexion magnifique et originale sur la traduction. J'aime ses poèmes, son journal, ses récits. C'est un auteur très complet, d'une vigueur inouïe.

Récemment, j'ai lu des poèmes d'Akhmadoulina qui m'ont transportée de joie. Comme des haïkus, mais en plus nourrissant. Tchekhov compte beaucoup aussi.

Chez les contemporains, Prilepine est celui qui m'intéresse le plus, son éclectisme, ses descriptions d'enfants et même de nourrissons (trois lignes après le récit d'une bagarre sanglante à coups de matraques), ses effets de contraste, son humour, sa vision politique. Je lis aussi fidèlement Sorokine et Oulitskaïa, aussi différents qu'ils puissent être, mais passionnants tous les deux.

Est-ce que vous pensez avoir été influencée par certains de ces auteurs ou par d’autres qui écrivent dans d’autres langues.

Je suis influencée par tout ce que je lis de bon, enfin j'espère... J'ai aussi beaucoup été influencée par la littérature en langue anglaise (britannique ou américaine), car en tant que traductrice, c'est le domaine linguistique dans lequel je lis le plus… et certains prédicateurs de chez Flannery O'Connor ne seraient pas déplacés au bord du Dniepr !

Vous êtes depuis 5 ans membre du jury du prix Russophonie, que pouvez-vous dire des tendances éditoriales, de la littérature russe contemporaine ? Pensez-vous que la traduction  du russe ait des spécificités ?

J'ai souvent remarqué que la traduction du russe était de meilleure qualité : français moins fautif, rigueur. C'est aussi le cas avec le japonais ou le chinois, des langues réputées difficiles et qui peut-être empêchent certains touristes de s'intituler traducteurs. 

On sent une grande diversité et une grande vivacité dans la littérature russe contemporaine ; tous les genres me semblent représentés : l'épique, la comédie, la critique sociale, la critique littéraire, la poésie. J'en sais moins sur les pratiques éditoriales, mais c'est une littérature qu'on a envie de suivre.



Est ce que cette littérature permet de comprendre la Russie actuelle ?  

Oui, je crois. J'ai récemment conseillé des livres de Prilepine ou d'Ossipov à des amis qui avaient perdu le fil et disaient ne rien comprendre à ce qui se passait en Russie. Ce qui m'a frappée en lisant ces deux-là c'est une contradiction réjouissante qui n'étonnera pas les habitués de la culture russe : un vent violent (parfois trop) de changement, couplé à un éternel invariant. Les capitales changent. Qu'en est-il des campagnes ? Mais je suis un peu comme Platon dans sa caverne, je ne vois le pays qu'à travers les ombres projetées par ses écrivains. Je n'y suis pas retournée depuis 1989 !

Vos livres sont traduits en russe, comment ont-ils été accueillis ? Avez-vous pu rencontrer vos lecteurs ?

Un de mes romans a été traduit en russe (peut-être d'autres, je n'ai pas une très bonne mémoire de ce point de vue). Il s'intitulait Mangez-moi. On m'a dit que la traduction était excellente. Quant à la réception, j'en ignore à peu près tout. C'est souvent le cas avec les livres en traduction. Les marchés étrangers sont loin d'être transparents, quant aux comptes des éditeurs, c'est une autre histoire encore. Mais j'aimerais beaucoup retourner en Russie. C'est un rêve qui a failli se réaliser il y a deux ans, je crois, autour de mes livres pour enfant, mais les romans ayant été acheminés trop tard et le voyage a été annulé.

Dans le cadre d'une utilisation des contenus de Russia Beyond, la mention des sources est obligatoire.