Sous la steppe glacée coule un sang brûlant

Crédit photo : Frank May / DPA / TASS

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En Russie, les écrivains continuent d’interroger l’histoire et de scruter la société. Mieux que tous les discours politiques, ils nous donnent des clefs pour comprendre en profondeur le pays.

C’est une tradition en Russie, de Dostoïevsky à Soljenitsyne, de Pouchkine à Brodsky : la patrie est au cœur de sa littérature et le contexte actuel, avec l’émergence de mentalités nouvelles, la critique ou la glorification de l’alternative démocratique, l’apparition de mouvements sociaux d’ampleur et le conflit avec l’Ukraine, est particulièrement propice. 

En 2014, qu’il s’agisse de talents confirmés ou de jeunes plumes, les écrivains russes n’en finissent pas de revenir sur leur histoire pour tenter de comprendre le présent. Et dans cette galerie d’auteurs, les femmes sont en bonne place. 

Le Chapiteau vert de Ludmila Oulitskaïa 

L’histoire est un perpétuel recommencement impliquant, semble-t-il inéluctablement, qu’on brûle ce que l’on a adoré et qu’on porte au pinacle ce que l’on a stigmatisé. L’heure en Russie est à la nostalgie pour l’époque soviétique et s’accompagne d’une condamnation des dissidents. 

 

C’est justement au rôle des dissidents dans la période entre la mort de Staline et celle du poète Brodsky que Ludmila Oulitskaïa consacre une fresque qui retrace sur près d’un demi-siècle le destin de trois gamins soudés par leur amitié et leur goût de la littérature. Elle a la grâce d’éviter le réquisitoire et de proposer la concorde : sous ce chapiteau vert, qui est une métaphore de l’au-delà, tous se retrouveront, « ceux qui ont été irréprochables et ceux qui ont trébuché, ceux qui ont tenu bon et ceux qui n’y sont pas parvenus, les témoins, les héros et les victimes ». Elle fait en même temps un sombre constat : ses héros sont les derniers porteurs d’une culture qui est arrivée à son terme.

La Limite de l’oubli de Sergueï Lebedev

C’est aussi vers l’ère soviétique que nous ramène Sergueï Lebedev dans un premier ouvrage incandescent qui interroge à travers la quête de son héros le silence et l’oubli et répond, comme Oulitskaïa, au besoin de témoigner. Sergueï Lebedev conduit son roman comme une enquête ; son héros part sur les traces d’un homme qui a donné sa vie pour sauver la sienne et se retrouve aux confins du continent et de l’horreur, car cet homme dont le sang coule en lui était le directeur zélé d’un camp du Goulag.

 

Je viens de Russie de Zakhar Prilepine

« Mes vertèbres sont en place, mon sang coule dans mes veines, je viens de Russie », proclame Prilepine. Avec un recueil de chroniques dont le titre claque comme un étendard, Je viens de Russie, l’auteur renoue avec un genre littéraire cher aux écrivains russes.

Il y développe ses thèmes favoris : sa nostalgie de l’Union soviétique à jamais perdue qui se fond avec celle de l’enfance, la ruralité, mais aussi la nature, l’amour, la littérature et, toujours, ce « bonheur insupportable » de se sentir vivant, là, dans cette Russie généreuse et cruelle, fière et servile, sur cette terre où reposent ses ancêtres.

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Même mépris de la société de consommation chez Igor Saveliev (Les Russes à la conquête de Mars) qui, à travers une histoire d’amour, met en scène sa génération, nonchalante, exigeante, dont l’avenir ne semble pas radieux, ainsi que chez Maxime Ossipov (Histoires d’un médecin russe), qui dépeint sa province avec affection mais sans concession, puis assène : « Ce qui nous attend ce n’est pas une vie, c’est un épilogue sans fin ».

 

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