Les treize démons de Lermontov

Le Démon par Mikhaïl Vroubel. Crédit : Wikipedia

Le Démon par Mikhaïl Vroubel. Crédit : Wikipedia

Le poème le Démon, sur lequel Mikhaïl Lermontov a travaillé toute sa vie, ne fut jamais publié de son vivant en raison de ses trop nombreuses « diableries ». Cette année, le Démon, traduit en 13 langues européennes, dont le français, est publié à Moscou.

Le poème de Lermontov le Démon est inspiré du mythe biblique de l’ange déchu ayant osé se révolter contre Dieu. Cette image figure dans les œuvres de nombreux poètes européens – John Milton, George Byron, Goethe et bien d’autres. Mais Lermontov nous offre sa propre interprétation et décrit l’amour du Démon pour la belle jeune fille Tamara, amour qui lui sera fatal : le contact avec le Démon est mortel.

 D’Espagne en Géorgie

Lermontov commence à écrire son poème à l’âge de 14 ans. Dans sa première version, il parle d’un démon et d’un ange amoureux de la même religieuse ; puis le poète modifie le sujet – le démon tombe amoureux d’une religieuse et la tue pour assouvir sa haine vis-à-vis de son ange-gardien. Selon les règles non écrites,  l’intrigue du Démon, un poème romantique, devait se dérouler dans des pays lointains, ainsi Lermontov le campe d’abord en Espagne – dans sa jeunesse, il se passionne pour des motifs espagnols, car il s’imagine être le descendant du duc antique de Lerma. Il ne découvre ses véritables origines, la famille écossaise Lermont, que des années plus tard.

 Lermontov achève les premières rédactions du Démon vers 1834, mais il estime alors que l’œuvre n’est pas prête pour être publiée. Le travail sur le poème connaît un tournant après son premier exil dans le Caucase (1837-1838) avec le poème La Mort du poète, composé suite à la mort d’Alexandre Pouchkine, dans lequel il accuse la haute société.

Les quelques mois de service militaire dans le Caucase ont une grande influence sur Lermontov. Après son retour à Saint-Pétersbourg, il se remet à réécrire le Démon et remplace les motifs « espagnols » faiblards par des images du Caucase, tout en y ajoutant des descriptions puissantes de la nature sauvage et de la vie féodale géorgienne. La première rédaction « caucasienne » du poème, achevée en 1838, connaît une large diffusion et acquiert sa première notoriété auprès de la haute société des deux capitales russes. Toutefois, pour éviter les déboires avec la censure, l’auteur modifie la fin – dans la nouvelle version, Tamara ne meurt pas, mais est secourue par un ange. L’impératrice en personne lit le poème dans cette rédaction, bien que, malgré l’aval de la censure en mars 1839, il ne soit toujours pas publié. La thématique « diabolique » en est la cause : à une époque où l’orthodoxie fait office d’idéologie nationale, un tel texte soulève trop de questions. La personnalité de l’auteur y joue un rôle également - duelliste et libre penseur,  Lermontov n’est pas bien vu par le pouvoir.

Rimes et copies photographiques

Le Démon est publié pour la première fois en 1856, à l’étranger (à Karlsruhe) à 28 exemplaires principalement destinés aux membres de l’influente famille russe Stolypine, parents proches de Lermontov du côté de sa mère. Sans doute grâce à leur intervention, le Démon est enfin publié en Russie en 1860 dans sa version classique, la « 6e rédaction ». Créée fin 1838, elle conserve la fin originale, et non celle destinée à la censure et créée pour l’impératrice.

Aujourd’hui, le Démon est une œuvre classique reconnue. Pour le 200e anniversaire du poète, la maison d’édition moscovite Centre du livre Roudomino auprès de la Bibliothèque d'État de littérature étrangère a préparé une édition unique – outre le texte original, elle contient des traductions en rime en 13 langues : anglais, bulgare, hongrois, grec, espagnol, letton, macédonien, allemand, polonais, slovène, français et suédois. L’édition est illustrée par des œuvres de Mikhaïl Vroubel de sa série de tableaux le Démon et par des copies photographiques de l’autographe figurant sur le texte du poème.

« Aujourd’hui, l’œuvre de Lermontov est assez connue en Europe, explique le rédacteur en charge de l’édition Youri Friedstein. Les Britanniques le connaissent en tant que poète russe d’origine écossaise. Les Polonais et les Allemands accordent une grande attention à notre littérature, et il ne faut pas oublier que Lermontov « adaptait » les œuvres de Heine et de Goethe en russe, son art a sa propre composante allemande. D'ailleurs, la première édition du Démon a vu le jour en Allemagne ».

Lermontov est également célèbre en France – un grand nombre de ses poèmes sont traduits en français. En 2012, à l’approche de son 200e anniversaire, la maison Centre du livre Roudomino avait publié un recueil d’œuvres de Lermontov en trois volumes, traduit en trois langues européennes : français, anglais et allemand. Une section spéciale du livre est consacrée aux traductions de Lermontov en français réalisées par la grande poétesse russe Marina Tsvetaïeva.

Outre cette édition, le Centre du livre Roudomino célèbre l’anniversaire du poète avec la nouvelle édition du drame de Lermontov Mascarade, publié en 2014 et illustrée par l’artiste réaliste russe contemporain Mikhaïl Fedotov. « Prochainement, nous préparons la publication d’une édition bilingue de Lermontov en russe et italien qui sera éditée et préfacée par Stefano Garzonio », explique Friedstein.