Les graffitis engagés investissent les rues de Moscou

Crédit : Shutterstock

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A Moscou, des groupes de jeunes graffeurs s’affrontent à coup de bombes de peinture. Certains taguent sur les murs des slogans patriotiques avec des dessins équivoques, tandis que d’autres repeignent par-dessus et surenchérissent avec leurs propres tags. RBTH est allée à la rencontre des uns et des autres pour comprendre leurs motivations.

Dans les rues de la capitale russe, une véritable guerre des graffitis est en cours. Le groupe artistique « A l’attaque », qui soutient clairement la politique du Kremlin, a recouvert les murs de plusieurs quartiers de la ville des slogans « La Crimée est à nous ! », « La Crimée : une terre russe ! », « Les gens courtois sont russes ! », avec l’image d’un beau soldat en uniforme vert. Un dessin qui représente fièrement les soldats russes en Crimée, surnommés les « gens courtois », que le monde entier a pu voir lorsque la Crimée a voté son rattachement à la Russie.

A l’affût de ces graffitis, c’est une autre jeunesse au point de vue politiquement opposé et qui se fait appeler « Mouvement socialiste russe », qui a décidé de réagir. A « La Crimée est à nous ! », ils répondent « Hier frère d’arme, aujourd’hui Vatnik ! ». Le terme Vatnik, qui désigne ici les militants pro-russes en Ukraine, est à l’origine un manteau d’hiver chaud et matelassé. Les jeunes tagueurs de l’opposition ont recouvert le soldat vert et ont peint par-dessus la caricature de ce fameux « Vatnik », un regard idiot et des dents cassées. A la place de « La Crimée : une terre russe ! », ils ont écrit « Poutine… ». Bref, pas besoin de vous faire un dessin. 

« Les Russes ne sont pas tous des vatniks »

L'inscriprion sur le mur : « Courtois. Russes. Les Nôtres », allusion au slogan des JO de Sotchi de 2014 « Hot. Cool. Yours » ou « Chauds. Froids. Les Tiens ». Crédit : service de presse

« La création de tels graffitis peut tomber sous le coup de plusieurs articles du code pénal », a expliqué à RBTH le coordinateur du groupe artistique « Mouvement socialiste russe » Dmitri Jigalov. C’est lui qui a eu l’idée d’effacer les « Hourras » patriotiques de ses ennemis et d’y ajouter la caricature du Vatnik. « L’article 214 « Vandalisme » prévoit une peine allant jusqu’à trois ans d’emprisonnement, et, si l’on tient compte du contexte politique, l’article 282 « incitation à la haine et affront à la dignité humaine » prévoit une peine allant jusqu’à cinq ans de prison. Pire, tout ce que je vous raconte au cours de cet interview peut être utilisé contre moi par les organes punitifs, j’entends le FSB, le ministère de l’Intérieur et les tribunaux ».

Compte tenu du danger potentiel que cet interview représente pour Dmitri, nous nous efforcerons de rester vigilants. Notre discussion restera dans les clous, pour qu’elle ne puisse faire l’objet d’aucune poursuite.

« Pourquoi les gens qui dessinent des tags politiques sont-ils obligés de saccager des murs et des grilles ? »

« Une organisation politique qui a suffisamment d’argent pour exprimer ses idées au travers de campagnes et autres moyens officiels n’utilisera pas cette méthode. Mais pour tous les autres, c’est une méthode plutôt efficace d’exprimer son point de vue sans dépenser beaucoup d’argent. D’un côté, cela permet de toucher les jeunes. Mais sur un garage ou une voie ferrée où passent les trains de banlieue, tout le monde est susceptible de voir nos messages ».

« Pour les Saint Oligarques ! Pour Kadyrov ! Gloire à Poutine ! » Crédit : service de presse

« Et c’est important de savoir qui les voit ? »

« En fait, pas vraiment. Mais il y a en gros le désir de montrer à ceux qui écrivent partout « La Crimée est à nous ! » qu’ils n’ont rien compris à la vie, et qu’il y a des gens qui ne sont pas d’accord avec eux, avec leur point de vue pro-gouvernement. Bon, c’est vrai que certains utilisent le mot « vatnik » pour blesser et insulter tout ce qui est russe. Mais pour pour moi, le terme « vatnik » incarne précisément tous les traits de caractère que le Russe doit justement éviter : limité, borné, lourd, insensible. Le vatnik, c’est celui qui lèche activement les bottes du pouvoir, qui approuve aveuglément tout ce que font les autorités. Les tags avec la caricature du vatnik, c’est justement pour se moquer de ces défauts. Pour dire : les Russes ne sont pas tous des vatniks, pas nous en tout cas ».

Conservatisme de la jeunesse

« La Crimée : une terre russe ! » Crédit : service de presse

Dans le camps adverse.

« Nous créons 4 à 5 œuvres par mois, explique Ivan, le coordinateur du groupe « A l’attaque », celle-là même qui tague des slogans politiques pro-Poutine et peint des soldats verts. Les graffitis les plus en vogue sont ceux consacrés à l’Ukraine. « La Crimée : une terre russe ! », que nous avons dessiné en avril par exemple, ou celui des « Courtois. Russes. Les Nôtres ». Et aussi « Être la Nouvelle Russie », tagué en juillet. Ils ont eu du succès et, pour la première fois, ils ont été la cible de nos opposants. Le groupe du « Mouvement socialiste russe » nous a déclaré la guerre. Ils militent pour, disons-le gentiment, un nationalisme radical et l’anarchisme. Notre idéologie à nous, c’est le patriotisme russe et le conservatisme de la jeunesse. Nous aimons notre Patrie - Ivan exige que j’écrive le mot « patrie » avec une majuscule - Nous aimons notre peuple, nous voulons pas qu’il se fasse polluer le cerveau par la télé, qu’il fasse du sport et qu’il puisse créer. Voilà le fond de notre idéologie ».

Si on met de côté les termes opposés qui sont employés, les deux camps sont tous deux pour l’évolution de leur patrie, contre tout ce qui est mal et pour ce qui est bien.

Un combat encore flou

« La Crimée est à nous ! », « Hier frère d’arme, aujourd’hui Vatnik ! » Crédit : service de presse

« Les graffitis de rue sont un mélange entre l’art populaire contemporain, l’agitation et la propagande, le culte du code, l’expression personnelle et une sous-culture à la mode chez les jeunes, explique Yaroslav Léontiev, docteur en histoire qui entretient des liens avec les jeunesses militantes de Moscou. Au début, ce moyen était activement employé dans le milieu des supporters de football. Il a acquis une réelle connotation politique pendant la confrontation entre les militants de l’idéologie fasciste et anti-fasciste. Les murs des villes russes portent aujourd’hui encore les stigmates de cette guerre avec des croix nazies et des inscriptions anti-fascistes. Une telle symbolique est connue parmi les membres des sous-cultures, mais n’est pas toujours comprise par les simples citoyens. Tout le monde ne comprend pas ce qu’est un « vatnik ». Les symboles de la croix gammée, de la faucille et du marteau ou de la lettre A entouré d’un cercle pour le signe de l’anarchie sont des symboles qui nous sont plus familiers. Il est possible que le mot « vatnik » devienne lui aussi un jour un symbole familier, connu de tous ».

 

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