Quel avenir pour la littérature russe en France ?

Le Salon du livre de Paris de 2005, dont la Russie était l'invitée d'honneur, a attiré des « foules de de visiteurs » désireux de rencontrer les écrivains russes et d'acheter leurs livres. Crédit : AFP/East News

Le Salon du livre de Paris de 2005, dont la Russie était l'invitée d'honneur, a attiré des « foules de de visiteurs » désireux de rencontrer les écrivains russes et d'acheter leurs livres. Crédit : AFP/East News

Tandis que la renommée des grands classiques russes comme Tolstoï, Dostoïevski ou Boulgakov ne ternit pas en France, la littérature russe contemporaine y jouit d'une popularité bien plus faible. RBTH s’est posé la question de savoir pourquoi.

La littérature russe « sérieuse » semble aujourd'hui avoir retrouvé ses aspirations épiques et n'hésite pas à se poser des questions difficiles, voire provocatrices. Deux figures de proue du « postmodernisme populaire », Viktor Pelevine, fossoyeur ironique de la grande illusion démocratique des années 1990, et Vladimir Sorokine, longtemps considéré comme un « écrivain pour philologues » et parvenu à un succès mainstream notamment grâce à une violente campagne lancée en 2002 par la jeunesse pro-Kremlin, disparaissent peu à peu dans l'ombre d’autres auteurs. Les nouveaux venus, tels que Zakhar Prilepine ou Mikhaïl Chichkine, renoncent quant à eux à l'ironie postmoderne en faveur de l'analyse et de la compassion caractéristiques de la grande tradition réaliste russe. Or, l'exploration de la dimension mystique de la prose russe se poursuit également, et des tentatives de mettre en lumière le revers irrationnel du quotidien sont entreprises par Iouri Mamleïev, Alexandre Ilitchevski ou bien Maria Galina, dont La Petite Gloucha attend encore d'être découverte par le lecteur français, tout comme le roman « médieval » Lavr d'Evgueni Vodolazkine relatant la vie d'un médecin devenu fol-en-Christ – et vice-versa.

Dans le même temps, force est de constater que la Russie n'a toujours pas d'auteur contemporain aussi populaire en Occident que le Japonais Haruki Murakami ou le Brésilien Paulo Coelho. « Une littérature étrangère doit soit être perçue dans le contexte d'un mythe national, comme c'est le cas avec le Japon, soit se rapporter à la réalité française d'aujourd'hui. Avec tout le respect dû à la littérature russe contemporaine, elle ne suscite souvent pas d'intérêt en France dû à la divergence des réalités », estime la présidente du Comité littéraire franco-russe Irina Rekchan.

A cet écart culturel s'ajoutent des problèmes d'adaptation au marché littéraire local. « Avant de vendre un livre, il faut exposer au public son contexte. Un rôle majeur revient ici aux associations d'éditeurs, qui sont, dans le cas de la Russie, inefficaces sur les marchés internationaux », indique Mme Rekchan. Elle déplore également l'absence en Russie d'une politique d'Etat cohérente en matière de littérature et le manque de compétence des hauts fonctionnaires chargés des affaires culturelles : « Malheureusement, la Russie ignore souvent les initiatives dignes de soutien. Cela s'explique en partie par le fait que ceux qui s'occupent de la culture russe ne la connaissent pas ».

Lire les Russes pour comprendre la Russie

La traductrice Anne Coldefy-Faucard (La Tourmente de Vladimir Sorokine) reconnaît que les auteurs étrangers ont peu de chances de trouver leur lecteur en France sans soutien de la part des institutions officielles, notamment sur fond de désintérêt général pour la littérature. « Il y a une quinzaine d'années encore, il y avait en France un milieu de lecteurs qui s'est sensiblément contracté depuis lors. Aujourd'hui les Français ne lisent pas, surtout les étudiants », dit-elle. Or, l'intérêt pour les écrivains russes reste bien présent en France, quoique limité. Mme Focard rappelle que le Salon du livre de Paris de 2005, dont la Russie était l'invitée d'honneur, a attiré des « foules de de visiteurs » désireux de rencontrer les écrivains russes et d'acheter leurs livres.

« En France, nous ne faisons pas trop confiance à nos politiciens ou journalistes, et nous voulons comprendre ce qui se passe réellement en Russie à travers sa littérature. Nous faisons plus confiance aux écrivains qu'aux hommes politiques », explique la traductrice. Une remarque précieuse qui met en relief le potentiel diplomatique de la littérature, qui ne cherche pas à convaincre, mais à expliquer, et qui nous apprend, face à l'agression médiatique toujours croissante, à ralentir la vision et à ne pas faire de jugements hâtifs.

La Russie d'aujourd'hui, partie à la recherche de l'empire perdu avec des moyens dont la fiabilité reste à prouver, nécessite de la contemplation, et sa littérature offre des possibilités uniques à un observateur diligent. Reste pour la Russie à apprendre à utiliser cet instrument explicatif puissant.

 

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