Erik Bulatov : « la Russie et l’Europe devront se tolérer et s’accepter »

Crédit : Itar-Tass

Crédit : Itar-Tass

Début septembre, la salle d’exposition du Manège de Moscou accueillera les oeuvres de l’artiste avant-gardiste Erik Bulatov. Une exposition qui, selon le peintre lui-même, permettra de synthétiser l’ensemble de son parcours artistique. Installé à Paris depuis le début des années 90, Erik Bulatov se rend régulièrement en Russie. Alors qu’à Moscou débutent les préparations de l’exposition, RBTH a pu se rendre sur place et rencontrer cet artiste de talent. Dans une interview, il livre ses pensées sur la Russie, la France, l’art et la liberté.

Sur lexposition àvenir

Ce qui me paraît important de montrer lors de cette exposition, c’est le travail que j’ai pu réaliser pendant les huit années qui ont suivi ma dernière exposition à la Galerie Tretiakov (en 2006, ndlr). Ce sera le bilan de ma vie. Je suis curieux de voir comment le public la percevra.

Sur la liberté

A l’heure actuelle, à Ekaterinbourg, s’ouvre le musée Eltsine, en mémoire au premier président de la Russie. A travers lui, c’est toute l’histoire de la Russie du XXe siècle qui y est représentée. Une histoire qui, encore de nos jours, n’a toujours pas été écrite. Le musée présentera beaucoup de choses et se terminera avec la salle de la Liberté. On m’a proposé de peindre un tableau qui puisse justement représenter cette image de la Liberté. Est-ce que je vais accepter ? Bien sûr.

J’y vais. Crédit : service de presse

Ce sera un immense tableau de 7 mètres sur 5,5, comme le tableau d’Alexandre Ivanov, L’Apparition du Christ au peuple. J’ai déjà peint l’esquisse. Il faut maintenant réaliser le tableau.

Pour moi, l’image de la Liberté, c’est le ciel, et cet espace qui se situe au-delà du social. Je reste persuadé que dans un espace social, la liberté ne peut pas exister. Il faut en sortir : à travers la peinture, à travers l’espace, il y a la liberté. J’ai réalisé quelque chose de semblable dans mon tableau J’y vais (1975, ndlr).

Sur Moscou

A Paris, je travaille dans de bonnes conditions, tranquillement. Il y fait bon vivre. Mais je me rends à Moscou chaque année. Ici, j’ai aussi mon atelier. Avec le temps, j’espère pouvoir partager mon temps de travail entre Paris et Moscou. Moscou, c’est ma ville, et elle restera ma ville à jamais.

Aujourd’hui, les gens à Moscou ont beaucoup changé. Ils sont plus aimables et bienveillants, et la ville est devenue plus propre. Avant, on ressentait de l’irritation, de la tension, surtout aux heures de pointes dans le métro. Maintenant, les gens sont plus polis. Même les automobilistes s’arrêtent pour laisser passer les piétons, ce qui, avant, était impensable. Certaines choses s’améliorent, tout ne va pas vers le pire.

Le logo « La meilleure ville de la Terre » créé par Erik Bulatov pour le 865ème anniversaire de la ville de Moscou. Crédit : service de presse

Sur Paris

Paris m’inquiète beaucoup sur le plan de la créativité. Je ne lui ai pas donné assez et je ne l’ai pas assez exprimé. Je me sens redevable et je voudrais faire quelque chose pour Paris.

Je suis francophile depuis ma plus tendre enfance. A l’adolescence, on pensait que l’art contemporain, c’était l’art français, et lorsque nos professeurs parlaient de « l’ulcère » du formalisme, ils visaient toujours la France. Elle était le point de repère et le centre absolu de la nouveauté. Malheureusement, la France d’aujourd’hui se situe plutôt en périphérie.

Paris a un sens remarquable de la continuité historique depuis le Moyen Âge. Ce n’est pas Saint-Pétersbourg, bâti en un siècle et dans un seul style. Quand on vient à Paris, on se retrouve dans un espace-temps culturel homogène, comme le cours d’un fleuve. En Russie, c’est impossible : tout ici est déchiré. Toute notre histoire se compose de fragments morcelés avec douleur, qui s’opposent les uns aux autres.

En France, « aujourd’hui » importe peu puisque demain sera déjà « hier ». J’ai vécu un an et demi à New York et là-bas, il n’existe rien de tel. Il n’existe que le jour d’aujourd’hui. Par contre, l’énergie est importante, ce qui, à Paris n’existe pas.

Sur l’époque soviétique

La nostalgie du passé soviétique est vraiment dangereuse. Cette tendance de la Russie actuelle me fait peur. C’était une très mauvaise période qu’il ne faut pas idéaliser. Les gens qui l’idéalisent le font parce qu’ils étaient jeunes et la jeunesse a ses avantages par rapport à la vieillesse.

C’était une sale période : le système soviétique était inhumain par essence. Le fait qu’il ait commencé à s'affaiblir, c'est une tout autre chose : au fur et à mesure qu’il faiblissait, il n’était plus aussi sanglant. On pouvait alors vivre plus ou moins, résister et réaliser certaines idées. Mais il ne faut pas en conclure que c’était le bon temps. Cette tendance au retour m’inquiète et cela explique en partie pourquoi j’ai accepté ce travail demandé par le musée Eltsine. Je veux y exprimer avant tout la libération du système soviétique.

Sur la Russie contemporaine

Notre Temps Est Venu Crédit : service de presse

Je me suis déjà exprimé sur la Russie contemporaine, à travers une peinture qui s’intitule Notre Temps Est Venu. Elle sera également exposée au Manège. L’œuvre Tableau et spectateurs reflète elle aussi la façon dont je perçois la situation actuelle en Russie.

Sur lart

L’art européen n’existe pas en tant que tel. Il est français, allemand, anglais. Il est important que l’art russe entre à son tour dans l’art européen à leurs côtés. C’est tout simplement une nécessité et une fatalité.

Nous sommes en grande partie responsables du fait que l’Occident puisse croire que l’art russe est inexistant. Lorsqu’on voit des expositions d’artistes russes, elles sont toujours horribles et mal présentées, et au final, les gens pensent qu’il n’y a pas d’art en Russie. Toutes les expositions de Russes que j’ai pu voir en Europe et en Amérique étaient toujours mal faites.

Il y a aussi une arrogance européenne. Je ne peux pas dire que j’ai été touché personnellement : mes peintures sont largement exposées dans les musées, et je compte de nombreuses expositions. Néanmoins, les deux ou trois artistes reconnus en Europe (les Kabakov et moi y compris) sont perçus comme un accomplissement personnel de l’artiste et non comme faisant parti de l’art russe.

L’art russe existe pourtant bel et bien. On croit que l’avant-garde russe du début des années 20 est le seul épisode de l’art russe, elle est souvent perçue non pas comme étant liée à l’art russe, mais comme le fruit d’une influence française.

Oui, nos artistes avant-gardistes ont étudié auprès des Français, mais après quelques années, ils se sont mis à créer des choses que les Français ne créaient pas. Il y a eu le Carré noir de Malevitch. A-t-on fait quelque chose de semblable en France ? Rien. En étudiant auprès des Français, les artistes russes se sont rapidement mis à créer quelque chose de totalement différent, particulier, quelque chose de russe.

Si le public français a besoin que l’art anoblisse et embellisse sa vie, le public russe a besoin de l’art pour vivre. L’art russe fait du public son co-auteur et l’emmène dans un espace social autre. C’est ce qu’ont fait Malevitch et nos avant-gardistes. Ils proposaient au public les instruments avec lesquels ils travaillaient : regardez comme c’est facile! Voilà un carré, voilà un triangle, et voilà une ligne, tout simplement. Chacun de nous peut le faire. Votre vie sera différente, et vous, deviendrez une toute autre personne !

Sur lidée nationale

Notre culture est européenne, notre éducation et notre façon de penser sont également européennes. Notre idée nationale, c’est le pire qu’il y ait. Nous devons entrer dans le monde avec un visage, et non avec une gueule dégoûtante de nationaliste.

Le nationalisme constitue aujourd’hui le plus grand danger pour la Russie et il est en partie lié à l’esthétisation de la période soviétique. Cependant, je reste persuadé que notre conscience européenne et notre chemin sont liés à l’Europe. Il ne peut en être autrement. Et l’Europe ne peut vivre sans nous. Que serait la musique européenne sans la Russie ? Que serait la littérature européenne sans Tolstoï, Dostoïevski et Tchékhov ? Ça n'a pas de sens de l’évoquer. Alors qu’on le veuille ou non, il faudra se tolérer et s’accepter.  

Bio

Erik Bulatov est né le 5 septembre 1933 à Sverdlovsk (aujourd’hui Ekaterinbourg). Il a terminé L’Académie d’art Surikov à Moscou. Il fait partie des meilleurs étudiants en peinture de sa faculté. En fin d’études, il reçoit la médaille d’or, qui lui sera par la suite retirée après avoir conduit des manifestations estudiantines contre le programme établit par les professeurs.

Il travaille comme illustrateur pour la maison d’édition jeunesse « Dietguiz », aux côtés des artistes Ilya Kabakov et Oleg Vassiliev.

En 1988, l’UNESCO sacre Erik Bulatov meilleur artiste de l’année, et en 1989, le centre George Pompidou à Paris lui dédie une exposition entière, « Les Magiciens de la terre ». Après une série d’expositions d’envergure aux Etats-Unis, en Suisse, en Italie et en Allemagne de l’Ouest, et dans d’autres pays, Erik Bulatov est surnommé « l’artiste de la perestroïka ».

Dès 1973, il travaille en Occident et en 1992, il s’installe à Paris, où il vit encore aujourd’hui.

 

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