Monumenta 2014 : « L’Étrange cité » des Kabakov sonde le coeur du Grand Palais

Pour la sixième édition de Monumenta, le Grand Palais a invité deux artistes russes, Ilya et Emilia Kabakov, à affronter son imposant espace muséal. L’exposition, qui a ouvert ses portes au public samedi 10 mai, promet un voyage labyrinthique au coeur de l’imaginaire et de l’allégorique.

Crédit photo : Chloé Valette

Lancé en 2007, Monumenta invite chaque année un artiste d’envergure à se confronter à la Nef du Grand Palais. Cette année, c’est le duo russe, Ilya et Emilia Kabakov, très attendu depuis 2013, qui investit les lieux du 10 mai au 22 juin.

Le défi est à la hauteur des époux Kabakov qui, dans leur rapport à l’espace, revendiquent «l’installation totale» et la «connexion aux universels». Sous les majestueuses verrières du Grand Palais, se dévoilent les mystères de « L’Etrange cité », cette ville utopique, « espace onirique issue de l’imaginaire collectif, [qui invite] à penser et à réfléchir sur l’art, la culture, la vie quotidienne, notre présent, notre futur ».

 Le parcours artistique imaginé par Ilya et Emilia Kabakov s’approprie avec audace les 13 500 m2 du Grand Palais pour partager une expérience sensorielle et réflexive unique. Les deux artistes puisent dans leurs rêves, leurs désirs, leurs intuitions et présentent finalement les oeuvres d’une vie: peintures, sculptures, maquettes et illustrations.

Ils exploitent les variations de lumières et de couleurs, jouent avec le sonore et le silencieux, apprivoisent les matières et les volumes. 

Chez les Kabakov, chaque détail est une invitation au voyage métaphysique, ou quand l’inspiration s’abandonne à l’imaginaire. « Celui, qui se couche sur ce lit se retrouve face à une lucarne à travers laquelle il peut observer les étoiles, et son rêve s’épure et se rapproche profondément du ciel », propose La Maison des Songes, un dessin aux traits crayonnés et aux couleurs pastels. 

 L’exposition, qui se lit du Nord au Sud, débute par une immense coupole en vitrail, composée de plus d’un millier de tubes fluorescents aux couleurs évanescentes, qui guide le visiteur vers l’entrée de la cité. En passant sous le portique qui sépare d’une double enceinte la cité du monde extérieur, le visiteur accède aux différentes installations.

Le Musée vide est un lieu de contemplation, un espace muséal où les tableaux ont disparu pour laisser place à un éclairage brut sur chaque emplacement pictural, sur lesquels résonnent les variations de la Passacaille de Bach.

Viennent ensuite Manas, ville utopique et mythique du nord du Tibet, lieu à la fois terrestre et céleste, et Le Centre de l’énergie cosmique, où les auteurs ont tenté de conceptualiser l’existence de la noosphère, imaginée par le scientifique russe Vladimir Vernadski, et d’établir sa communication avec la Terre.

Autre installation érigée dans l’enceinte de la cité, Comment rencontrer un ange ? aspire, au travers d’illustrations, de maquettes et d’objets, à l’élévation de l’humain.

À l’aide des dessins fantasmagoriques d’Ilya, le couple d’artistes donne, non sans humour, quelques clés aux désireux pour optimiser leurs chances : « La rencontre avec un ange ou plusieurs anges, c’est toujours un hasard extrême. Elle se produit toujours dans une minute critique de la vie d’un homme qui, confronté à cet état et ayant besoin de lui, l’appelle à son aide. Notre projet d’une telle rencontre vise à reproduire artificiellement une situation semblable d’appel à l’aide ».

Enfin, la Chapelle blanche et la Chapelle sombre, dressées à l’extérieur de l’enceinte de la cité et auxquelles le visiteur peut accéder en traversant de mystérieux Portails, viennent clôturer l’exposition avec des oeuvres picturales fragmentées carrelées et de grandes fresques baroques.

Si étrange soit-elle, cette cité semble façonnée à l’image de l’artiste qui cherche à se dépasser, à atteindre l’au-delà. Entre le divin et l’humain, le sacré et le tellurique, « c’est avant tout une atmosphère que nous essayons de recréer », rappelle Emilia Kabakov.

« Bien sûr, le résultat dépend de la perception de chacun, mais nous croyons vraiment que l’art peut changer la façon dont nous pensons, rêvons, agissons, réfléchissons », ajoute-t-elle.

Itinéraire à la fois homérique et contemplatif, « L’Etrange cité » est une mise en abîme de la démarche artistique qui pousse au-delà de l’objet esthétique, au-delà de l’utopie, en investissant tous les champs du possible.

C’est une page de littérature, dans le prolongement des récits mythologiques ou futuristes, rappelant les poèmes de Vélimir Khlebnikov et sa langue universelle des étoiles. Ce sont de grands ensembles d’architecture, tour de Babel ou de Tatline. Ce peut être un mouvement symphonique, une recherche archéologique ou une traversée spirituelle.

Pour approfondir l’univers des deux artistes, les visiteurs sont conviés à une sélection de rencontres, de films et de concerts autour de l’exposition. Poèmes chorégraphiques de Daniel Dobbels, orgue et percussions avec deux musiciens français de renoms, Thierry Escaich et Emmanuel Curt, rétrospective du film soviétique culte de Yakov Protazanov Aelita, ou récital-spectacle Le Mystère Scriabine, mis en scène par Vladimir Steyaert avec Vincent Larderet au piano, Monumenta 2014 vous invite à vous laisser séduire par un ange et à lâcher prise, l’instant d’un rêve.

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