Lénine qui n'est pas réel

Statue Buste de Lénine par le sculpteur N. Andreev. Crédit : Olessia Kourliaeva/RG

Statue Buste de Lénine par le sculpteur N. Andreev. Crédit : Olessia Kourliaeva/RG

A l'instar des personnages des mythes antiques, Lénine et Staline étaient des héros aux yeux des citoyens soviétiques : décrits par les médias comme des surhommes sans faiblesses, ils se sont vu dédier de nombreux films, chansons et poèmes et s'offrir sans cesse des cadeaux venant de tous les coins du monde. C'est cette image plutôt mythique qui est au centre de l'exposition « Le mythe du leader adoré » qui vient d'ouvrir ses portes dans le Musée historique d'État sur la place Rouge.

Aux yeux de la propagande

L'exposition réunit notamment des objets qui avaient été gardés dans les réserves de musées durant plusieurs décennies. De plus, certains d'entre eux n'ont jamais été exposés en Russie Mais pourquoi? « Il existait certaines normes réglementant les représentations graphiques des leaders soviétiques. Les œuvres qui n'y répondaient pas, étaient rejetées par les autorités de plus haut niveau», explique l'historienne Lioubov Louchina, une des créatrices de l'exposition. « Ainsi, Staline était toujours représenté avec un regard direct, incarnant la confiance et la tranquillité d'esprit ». Ce n'est pas surprenant : l'apparence réelle de Staline, un homme de petite taille avec des marques de la variole sur son visage, n'était pas trop impressionnante.

En outre, les vies des leaders soviétiques n'étaient pas en réalité aussi héroïques que l'on ne voulait le montrer. C'est pourquoi certains objets n'ont jamais été exposés, comme par exemple les cartes avec des chiffres et des dessins, utilisées par l'épouse de Lénine, Nadejda Kroupskaïa, pour lui réapprendre à lire et à compter suite à son attaque cérébrale; ou bien une image d'une fillette nourrissant un agneau au biberon, découpée par Staline de son magazine soviétique préféré, Ogoniok... Ça ne marchait pas car ce n'était pas héroïque. Le peuple soviétique devait voir les leaders comme des icônes de cette nouvelle religion inventée par les bolcheviks.

Nouvelle religion

L'Église orthodoxe était un ennemi juré pour les bolcheviks, qui y voyaient un concurrent. Les temples ont été démolis, les prêtres soumis à la répression. Mais, comme le dit un proverbe russe, « un lieu sacré n'est jamais vide » : en enlevant les icônes et la croix, les autorités soviétiques étaient obligées de les remplacer par de nouveaux nouveaux symboles. Donc, la croix a cédé sa place à l'étoile rouge à cinq branches, tandis que Lénine et Staline sont devenus de nouvelles « icônes » de l'État communiste.

Serviette en cuir de crocodile. Un cadeau du Brésil. Crédit : Olessia Kourliaeva/RG

Les pères de l'Église chrétienne étaient dépeints avec un livre dans la main : fermé, il symbolisait les sacrements, et un livre ouvert signifiait la voie de la vérité. Sur une affiche, dessinée pour le 70e anniversaire de Staline, le leader tient dans la main gauche un livre ouvert, comme Staline était « un prophète du communisme ». La ressemblance est évidente. Parmi les cadeaux offerts au Petit père des peuples figure même une iconostase avec six images du leader à différents âges.

Quant à Lénine, il jouait dans cette religion soviétique le rôle d'un saint : il était considéré comme immortel (d’où le slogan populaire « Lénine est toujours vivant »), et sa dépouille était effectivement incorruptible (et pour maintenir cette incorruptibilité, il existait un laboratoire entier). Contrairement à Staline, Lénine, comme les saints, n'était jamais représenté en train de rire. Peut-être, c'est pourquoi le public soviétique n'a jamais vu le buste en bois d'un Lénine qui se fend la pêche, présent à l'exposition.

Lénine et Staline à travers le monde

Lénine recevait des cadeaux des quatre coins du monde. Il y a notamment des dons du Japon (un Lénine en bois avec des pommettes saillantes et des yeux étroits, un Japonais typique), du Madagascar (un Lénine noir avec des traits négroïdes) et même de Grande-Bretagne – un buste sculpté par Clare Sheridan, nièce de Winston Churchill. Il est à noter que cette sculpture, elle non plus, n'a jamais été montrée au public soviétique, car les autorités la considérait comme trop réaliste. Il y a encore un bas-relief en ivoire de morse, qui raconte la légende héroïque de Lénine du point de vue des Tchouktches. Et, bien évidemment, divers portraits du leader, dont ceux de grains, de plumes, de poils de poulain, de duvet de peuplier, de fil de fer, de sucre et de perles ; il y a même un portrait formé de citations de Lénine, créé par un détenu purgeant sa peine pour faux-monnayage. Incroyable : même les faux-monnayeurs adoraient Lénine. Ou bien, l'homme voulait juste mériter une libération conditionnelle.

Six âges de Joseph Staline. Argent. Crédit : Olessia Kourliaeva/RG

Staline a reçu tellement de cadeaux, que l'exposition des dons à l'occasion du 70e anniversaire du Vojd en 1949 a nécessité trois musées. Les cadeaux venaient d'Italie, de France, d'Allemagne, d'Argentine... Des sérigraphies magnifiques offertes par Mao (Staline les a accrochées dans l'antichambre de sa datcha). Un porte-feuille en cuire de crocodile du Brésil. Une riche collection de pipes.

Par ailleurs, le fameuse pipe de Staline représente, elle aussi, un mythe. « Staline fumait habituellement des cigarettes », dit Lioubov Louchina. « Quant à la pipe, il l'utilisait uniquement durant des négociations et des conférences, afin de faire ses « pauses staliniennes » pénibles. En plus, la pipe faisait une meilleure impression sur les gens ».

Staline ne visitait pas les expositions des cadeaux qui lui ont été offerts, car il est peu probable que le leader réel ait pu dépasser en termes de charme ses nombreux portraits accrochés partout. Cependant, il promouvait activement les mythes idéologiquement motivés sur sa personne.

Une fois, durant une exposition organisée à l'occasion du 15ème anniversaire de l'Armée rouge, Staline s'est arrêté devant un tableau sur lequel il dirigeait un défilé de cavalerie en 1919. « Staline savait mieux que les autres qu'il n'avait pas pris part à cette parade », raconte Mme Louchina. « Mais, après avoir vu le tableau, il a souri, et durant sa visite, il y est retourné à plusieurs reprises ».

Opinions des visiteurs

« Nous aurons encore besoin du génie de Lénine ». « Les habitants actuels du Kremlin sont nuls par rapport aux grands leaders, Lénine et Staline », voilà ce qu'écrivent dans le livre d'or les visiteurs de l'exposition. « Nous, la nouvelle génération des marxistes-léninistes, voudrions exprimer notre gratitude au musée. Vos efforts nous inspirent à continuer à mettre en place les messages de Lénine. Nous ne sommes pas encore nombreux, mais nos cœurs sont chauds, et nos esprits veulent des connaissances ! », écrivent des jeunes communistes. Donc, les mythes marchent toujours et attirent des gens très divers. Même Lénine s'est rendu à l'exposition pour apprécier ses portraits. C'était, bien sûr, un sosie du leader soviétique, qui travaille tout près, sur la place Rouge.

L'exposition « Le mythe du leader adoré » se tiendra au Musée historique d'État (2/3 place de Révolution) jusqu'au 13 janvier 2015. Des audio guides en langues étrangères sont disponibles.

 

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