L’extravagant opéra de Chostakovitch sur le singe Orango débute à Moscou

Le chef d’orchestre finlandais Esa-Pekka Salonen et l’Orchestre philharmonique de Londres jouent "Orango" au Conservatoire de Moscou. Crédit : Alexandre Gaïdouk / festival Rostropovitch

Le chef d’orchestre finlandais Esa-Pekka Salonen et l’Orchestre philharmonique de Londres jouent "Orango" au Conservatoire de Moscou. Crédit : Alexandre Gaïdouk / festival Rostropovitch

En 1932, le théâtre du Bolchoï a commandé « Orango » pour célébrer le 15e anniversaire de la Révolution d’octobre, mais le projet a rapidement été abandonné. Il était d’ailleurs inconnu jusqu’en 2004, lorsque Olga Digonskaïa, musicologue du musée Glinka à Moscou, est tombée par hasard sur une partition de piano du prologue dans les archives de Chostakovitch.

Devant le palais des Soviets, le singe Orango traîne les pieds face à une foule bruyante. Le maître de cérémonie clame que ce n’est pas un chimpanzé comme les autres : Orango peut manger avec un couteau et une fourchette, se moucher, et même jouer « tchijik-pyjik » (personnage d’une comptine russe). Orango est mi-singe, mi-homme, une expérience capitaliste grotesque qui réside maintenant au cirque de Moscou.

Voici donc le pitch bizarre et fascinant d’Orango, opéra-comique inachevé de Dmitri Chostakovitch. En 1932, le théâtre du Bolchoï a commandé Orango pour célébrer le 15e anniversaire de la Révolution d’octobre, mais le projet a rapidement été abandonné. Il était d’ailleurs inconnu jusqu’en 2004, lorsque Olga Digonskaïa, musicologue du musée Glinka à Moscou, est tombée par hasard sur une partition de piano du prologue dans les archives de Chostakovitch.

Digonskaïa considère sa découverte comme « un incroyable coup de chance ».

« Mes mains et mes jambes tremblaient, raconte-t-elle. J’avais l’impression d’être Sherlock Holmes ».

Après sa première à Los Angeles en 2011, Orango a été joué pour la première fois sur la terre natale du compositeur. C’est le chef d’orchestre finlandais Esa-Pekka Salonen qui a dirigé l’Orchestre philharmonique de Londres et les chœurs de l’Académie d’État russe Yourlov lors de ce concert au Conservatoire de Moscou.

« Je suis ravie qu’il soit enfin entendu en Russie, par des Russes et en russe », a déclaré Irina, veuve de Dmitri Chostakovitch, juste avant la représentation proposée dans le cadre de l’année culturelle Royaume-Uni - Russie et du Festival international Rostropovitch.

À l’instar de Cœur de chien de Mikhaïl Boulgakov, Orango faisait la satire des utopies scientifiques des années 20, à savoir les tentatives du biologiste d’Ilia Ivanov de créer un hybride homme-singe. Après avoir été envoyé en Afrique avec pour mission d’inséminer une femelle chimpanzé avec du sperme humain, Ivanov a mis en place un laboratoire de primates à Soukhoumi, dans lequel il a continué ses expériences avant d’être arrêté en 1931.

Chostakovitch a visité le laboratoire d’Ivanov lors de vacances près de la mer Noire. Il le décrit cependant comme « pas impressionnant » dans une de ses lettres. Ses souvenirs des singes d’Ivanov seront ravivés plusieurs années après lorsqu’on lui demandera d’écrire Orango, tiré d’un libretto d’Alexandre Startchakov et d’Alexeï Tolstoï.

Dans le prologue, le maître de cérémonie raconte l’histoire d’Orango sur le parvis du palais des Soviets, gigantesque gratte-ciel imaginé par Staline mais jamais construit. Il explique qu’Orango a été créé par un scientifique français. Après être devenu riche en tant que magnat de la presse corrompu, ses qualités simiennes et barbares sont devenues de plus en plus prononcées et il a finalement été vendu au Cirque soviétique. Le prologue se termine par la foule qui chante de manière hystérique « Rie ! Rie ! Rie », alors que l’homme-singe panique et a du mal à respirer.

« Il s’agit d’une œuvre habile, dramatique et vraiment étonnante », estime Gerard McBurney, compositeur anglais désigné par Irina Chostakovitch pour orchestrer la partition de piano de son mari. McBurney avait précédemment restauré plusieurs œuvres inachevées de Chostakovitch, dont la comédie musicale « Hypothétiquement assassiné ».

Selon McBurney, Orango contient des références directes à d’autres œuvres expérimentales sur lesquelles Chostakovitch a travaillé à l’époque, dont Hypothétiquement assassiné et Lady Macbeth du district de Mtsensk, ainsi qu’une « série de gags sur la musique classique russe, en particulier Boris Godounov de Moussorgski ».

« En voyant certains passages, je me suis dit « ah la vache, c’est vraiment original ! », explique McBurney. « C’était un acrobate du son qui n’avait peur de rien ».

Le chef d’orchestre Salonen décrit Orango comme « un mélange outrancier de styles », tout en soulignant l’influence du voyage de Chostakovitch à Berlin, où il a écouté du jazz et de la musique de Kurt Weill.

« On est attiré dans le spectacle comme dans une fête foraine », déclare pour sa part la mezzo-soprano Sally Silver, qui interprète le rôle de Suzanna, la femme parisienne mondaine d’Orango.

La raison de l’abandon d’Orango reste un mystère, mais l’esprit drôlement satirique a probablement influencé cette décision. Avec ces nombreuses répliques ironiques, Chostakovitch se moquait des spectacles triomphants que le palais des Soviets aurait dû accueillir. « Ils souhaitaient fêter le quinzième anniversaire, mais il s’agissait là d’une célébration parodique », explique McBurney.

Vers la fin de l’année 1932, le passage au réalisme socialiste était déjà en route et l’opéra est vite devenu un art démodé. En 1936, Lady Macbeth de Chostakovitch sera même attaqué dans une tribune au vitriol de la Pravda intitulée « Cafouillage à la place de la musique ». Le librettiste Startchakov sera fusillé l’année suivante durant les Grande Purges de Staline.

Digonskaïa espérait au départ que l’Opéra Helikon de Moscou serait le premier à proposer Orango, mais ce projet n’a pas vu le jour à cause d’un manque de fonds. « C’est une honte que la Russie n’ait été que le troisième pays à proposer ce spectacle (après Los Angeles et Londres) », regrette-t-elle.

Le temps est toutefois peut-être venu pour les orchestres russes de reprendre Orango. « Ils vont se l’arracher, j’en suis sûre », ajoute Olga Rostropovitch, responsable du festival Rostropovitch. Pour McBurney, Valeri Guerguiev fait partie des chefs d’orchestre russes qui ont exprimé leur intérêt.

Digonskaïa continue parallèlement à passer au peigne fin les archives de Chostakovitch.

« Il y aura d’autres découvertes, j’en suis certaine », assure-t-elle, pendant que le public, venu en masse, quitte le Conservatoire.

 

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