Tiksi, ou la beauté retrouvée de l’Arctique

Entre blanc intégral et couleurs nuancées, Evguenia Arbugaeva expose les glaces de son enfance. Crédit : Evgenia Arbugaeva

Entre blanc intégral et couleurs nuancées, Evguenia Arbugaeva expose les glaces de son enfance. Crédit : Evgenia Arbugaeva

Née à Tiksi, la photographe Evgenia Arbugaeva présente sa série du même nom lors de sa première exposition person-nelle à Paris, à la galerie In Camera (jusqu’au 8 février).

À Paris Photo, l’ambiance sur le stand où est présentée la série rappelle les grands magasins un jour de soldes plutôt que l’intérieur d’une galerie : une foule piétine devant des clichés aux étiquettes barrées, un couple se dispute presque, le mari voulant acheter une photo, la femme une autre... Finalement, ils prendront les deux.

Les galeristes sont dépassés : pas le temps de changer les étiquettes – les tirages partent l’un après l’autre, et certaines photos ont doublé de prix depuis le début du salon. Encore un peu, et ils viendraient à manquer de points rouges... voire de clichés à vendre. L’héroïne de la fête est une photographe russe de 28 ans, Evgenia Arbugaeva. Sa série Tiksi, qui mêle le monde merveilleux des enfants à celui, tout aussi irréel, de l’hiver arctique, semble avoir touché une corde sensible chez les amateurs parisiens les plus blasés.

Des maisons colorées comme des bonbons se détachent sur l’avant-plan d’un paysage enneigé. Plus loin, une silhouette emmitouflée traverse la rue. Il y a, dans l’amour avec lequel la scène est composée, quelque chose des scènes d’hiver du peintre flamand Bruegel l’ancien. Vu de Paris, c’est un étonnant spectacle que ces personnages évoluant dans un paysage glacial avec autant de joie et de naturel : l’hiver pourrait-il être la saison préférée de quelqu’un ? Oui, répond Evgenia Arbugaeva : c’est la saison rêvée des enfants. Et surtout, des enfants de la toundra. Imaginez seulement : un terrain de jeu perdu au milieu d’une tempête de neige, où le ciel blanc se fond avec le sol enneigé et la ligne d’horizon n’existe plus… et vous voilà presque en apesanteur, en train de vous rêver cosmonaute. Surtout lorsque vous voyez vos parents enfiler, façon scaphandre, un costume de chasse blanc censé devenir invisible dans le paysage arctique, pendant que les aurores boréales drapent le ciel de couleurs cosmiques. Alors, debout dans la cuisine, vous portez un télescope en plastic à vos yeux, et vous vous imaginez grand voyageur au seuil d’immenses découvertes.

Evgenia Arbugaeva se l’était-elle imaginé, elle aussi ? Petite fille de Tiksi, une bourgade de 12 000 âmes sur la côte arctique russe, avait-elle rêvé de voyager un jour jusqu’à Iakoutsk, vivre à Moscou, déménager à New York et exposer à Paris ?

Ce voyage n’a guère été facile. Âgée de huit ans lorsque sa famille décide de déménager dans une grande ville, la petite Evgenia pleure à chaudes larmes, n’imaginant pas quitter Tiksi. Mais la toundra est un lieu magique : de temps en temps, elle rappelle ses enfants… À la fin de ses études à Moscou, la jeune fille est vouée à une carrière dans la publicité qui soudain ne l’attire plus guère. Elle part rejoindre les éleveurs de rennes en Iakoutie. Un court séjour se transforme alors en un an de voyages avec les tribus nomades qui la fascinent. C’est là qu’Evgenia réalise ses premiers clichés et décide d’étudier sérieusement la photographie.

Evgenia Arbugaeva Source : service de presse

Photographe indépendante à New York, sa carrière déjà lancée, elle se demande alors si le pays de son enfance existe encore. Escale sur la route maritime du grand Nord, dont l’attrait s’est effondré avec l’URSS, Tiksi a vu la plupart de ses habitants l’abandonner pour le confort des grandes villes.

Il est parfois dangereux de retourner dans un endroit où l’on a été heureux ! Evgenia prend le risque et est à nouveau émerveillée… mais n’en retrouve aucune trace sur les clichés qu’elle rapporte. Sauf sur l’un d’eux : installée près d’un feu de bois avec sa mère, une fillette jette des cailloux dans la mer. Evgenia la retrouve et tombe sous le charme de sa famille – « cela pourrait être la mienne », se dit-elle.

C’est alors à travers les yeux de Tania qu’elle redécouvre le monde de son enfance, au fil dequatre voyages – un pour chaque saison. Ce qui, au départ, n’était qu’une quête personnelle dépasse vite cet unique enjeu. Tout d’abord, l’Arctique est de nouveau à la mode. Pendant que les puissances mondiales le convoi-tent pour ses trésors, le public, lui, s’enflamme pour la vie sauvage dans l’Alaska à travers « Into the Wild » de Sean Penn, s’enivre de la lecture du journal d’un ermite Dans les forêts de Sibérie de Sylvain Tesson et rêve d’un voyage au Groenland « avant qu’il ne soit trop tard ». Dans cette recherche d’authenticité, d’abstraction voire d’ascèse, rien ne l’incarne aussi bien qu’un paysage de neige à perte de vue, avec pour tout jouet un ballon, pour tout confort une couette douillette et, pour tout contact, la bienveillance des proches. En fin de compte, ce sont peut-être des envies de rigueur en temps de crise : se calfeutrer à la maison, faire le vide et… contempler une image.

 

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