La « chanson » russe : la musique hors-la-loi

Villy Tokarev : « Mes chansons étaient très connues en URSS, et tout le monde les chantait ». Crédit : PhotoXPress

Villy Tokarev : « Mes chansons étaient très connues en URSS, et tout le monde les chantait ». Crédit : PhotoXPress

L’émission Kalina Krasnaïa, diffusée le weekend sur Radio Rossii, première radio de Russie, peut surprendre : les animateurs lisent des lettres de prisonniers et présentent aux auditeurs des chansons très particulières et même insupportables pour certains. Consacrées principalement à la vie en prison, à la repentance et, bien sûr, à l’amour, ces dernières se ressemblent les unes aux autres sur le plan mélodique, harmonique et rythmique. Il s’agit d’un style très particulier de la musique russe, quasi-inconnu en Occident, qui porte un nom qui pourrait sembler bizarre aux Français : « chanson ».

La vie en prison représente un sujet répandu dans les cultures musicales du monde : on peut notamment citer le hip-hop et le blues qui traitent souvent cette matière. Mais la chanson » russe est un genre très distinct. Selon une blague populaire, il existe en effet deux Russies, celle « de chanson » et celle « de l’iPhone » : des gens instruits, habitants de grandes villes, écoutent de la musique occidentale, tandis que les autres préfèrent la « chanson ». Et c’est en partie vrai : des personnes éduquées détestent ce genre. Cependant, certaines chansons sont connues par tout le monde. En outre, il y a des artistes comme Stas Mikhaïlov, Elena Vaenga et Grigori Leps (ce dernier s’est récemment vu refuser le visa américain, soupçonné d’être lié à la mafia), qui viennent de paraître sur la scène et sur les écrans et sont déjà devenus ultra-populaires.

Mais outre ces derniers et d’autres musiciens « classiques » du genre, il existe de nombreux groupes et artistes quasi-inconnus à travers toute la Russie. Et ce sont leurs chansons que l’on peut écouter sur les ondes de Kalina Krasnaïa. Le nom de l’émission (qui signifie en russe « l’obier rouge ») est en effet très symbolique, faisant allusion au film éponyme du réalisateur soviétique Vassili Choukchine, sorti en 1974. C’était une histoire simple d’un prisonnier qui entretient une correspondance avec une femme résidant dans un village. Après être sorti de la prison, il se rend chez elle guidé par l’intention de l’épouser, de créer une famille et de refaire sa vie. Toutefois, dès que sa situation s’améliore, il est tué par des criminels, ses amis de la vie passée. L’idée est vraiment très simple : le crime n’est jamais pardonné et la vraie rédemption est impossible. Cependant, l’idée principale de la « chanson » russe est inverse. Son personnage principal, un criminel, est dépeint comme un vrai héros, trahi par la fortune.

Grigori Leps Un verre de vodka Source : YouTube

Un proverbe populaire russe dit « Ne jure pas que tu ne connaîtras jamais la besace du mendiant ni la prison » : personne n’est immunisé contre la pauvreté et la prison, même les riches et les puissants. Les répressions staliniennes et les lois pénales dures ont beaucoup influencés les Russes, ils sont devenus beaucoup plus tolérants vis-à-vis des condamnés. La « chanson » russe est donc un phénomène social plutôt que culturel.

L’on se demande : pourquoi ce style porte ce nom français ? La « chanson française » désigne un genre très différent et connu dans le monde entier grâce à Jacques Brel, Charles Aznavour, Salvatore Adamo et d’autres célèbres artistes… En URSS, il y avait en effet un autre nom pour les ballades folkloriques consacrées aux criminels, blatnaïa pesnia, qui se traduit comme « chanson truande ». Le mot blatnoï signifie « celui qui est lié au milieu des criminels ».

Il est alors difficile de déterminer quand a vu le jour cet oxymore, « chanson russe », mais il est certain qu’il n’a émergé que récemment, durant les années 1990 au plus tôt. Selon le critique musical russe Artiom Lipatov, le terme «  a été inventé par les commerçants, juste comme le world music ».

Il est à noter par ailleurs que les artistes représentant ce style ne sont pas tous liés à la mafia. Par contre, ils sont principalement des musiciens professionnels. Ainsi, le créateur du groupe russe Lessopoval, le poète Mikhaïl Tanitch, dit souvent : « Il n’y a qu’un ex-détenu dans notre groupe, et c’est moi ». En 1947, M.Tanitch, ancien combattant de la Seconde Guerre mondiale, a été condamnée à six ans de prison pour « propagande antisoviétique » (il avait en effet déclaré au cours d’une conversation privée que les radios produites en Allemagne et le réseau routier du pays étaient meilleurs qu’en URSS). Il est devenu plus tard l’un des poètes soviétiques les plus célèbres et ne touchait pas du tout le sujet de la vie des prisonniers avant les années 1990. En 1990, il crée le groupe Lessopoval (« abattage du bois » en russe - une forme du travail forcé très répandue dans les camps russes), dont tous les membres sont des musiciens professionnels.

Charles Aznavour La Bohème Source : YouTube

« De nombreux artistes se sont mis à l’époque à composer des chansons sous cette marque populaire », explique Artiom Lipatov. « L’on crée ensuite la radio Chanson – et quel autre nom peut-on trouver pour une radio de ce genre ? Plusieurs artistes dont les œuvres correspondaient à ce nouveau format, y compris Arkady Severny, mort en 1980, ainsi que Mikhaïl Goulko et Mikhaïl Choufoutinsky, ont compris que le public aime ce genre musical et ont commencé à orienter leurs chansons dans ce sens ».

L’histoire de Mikhaïl Choufotinsky, mentionnée ci-dessous, est très différente de celle de Mikhaïl Tanitch. Émigré aux États-Unis en 1981, M.Choufoutinsky avoue qu’il a commencé à interpréter des chansons « des prisonniers » à la demande de son public, lorsqu’il travaillait dans un restaurant russe. « En URSS, les chansons de ce genre étaient interdites. Mais aux USA, les ex-citoyens soviétiques voulaient bien les écouter. Moi, je connaissais ces chansons : mon père en chantait avec ses amis. Je ne les comprenais pas quand j’étais enfant, mais j’étais touché par la sincérité des paroles », raconte-t-il. Choufoutinsky est également un musicien professionnel, instruit en URSS, et il collaborait souvent avec divers groupes. Arrivant aux États-Unis, il a même travaillé un peu avec le groupe de rap Run–D.M.C. « J’ai toujours pu bien lire la musique et jouer, et les groupes m’invitaient souvent à remplacer tel ou tel membre ».

Choufoutinsky et d’autres artistes émigrés comme Lioubov Ouspenskaïa et Villy Tokarev, deviennent rapidement extrêmement populaires dans la diaspora russe aux USA et parmi les citoyens soviétiques (leurs chansons étant toujours interdites en URSS, elles y sont distribuées à l’aide de bootlegs).

Villy Tokarev Des gratte-ciels Source : YouTube

« Mes chansons étaient très connues en URSS, et tout le monde les chantait », raconte Villy Tokarev. « Je travaillais dans les meilleurs groupes et je n’avais besoin de rien. Mais ici, l’on ne pouvait pas interpréter ce qui était interdit par l’État. Je suis arrivé aux États-Unis ayant cinq dollars dans la poche, et j’ai tout de suite commencé à apprendre l’anglais. Je travaillais comme chauffeur de taxi, je voulais gagner de l’argent pour fonder mon studio. Puis, j’ai enregistré mon premier album avec des musiciens américains – et voilà, juste un mois plus tard, je nagais dans l’argent ». Le style visuel de Tokarev est plutôt humoristique, et son image scénique est plutôt celui d’un clown, mais ces paroles sont pleines de nostalgie, de douleur et de solitude : « Des gratte-ciels partout/Et moi, je suis si petit/J’ai peur et je suis triste/Je me perds dans l’angoisse ». Il n’y a rien sur la vie en prison, mais il s’agit ici de la prison métaphorique, du manque de liberté. Et c’est cela qui est toujours le sujet principal de la « chanson » russe.

 

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