Retour vers l'an zéro de Grozny

Entraînement de lutte dans un gymnase. Les portraits en arrière-plan de gauche à droite représentent : Akhmad Kadyrov, Vladimir Poutine et Ramzan Kadyrov. Crédit photo : Davide Monteleone

Entraînement de lutte dans un gymnase. Les portraits en arrière-plan de gauche à droite représentent : Akhmad Kadyrov, Vladimir Poutine et Ramzan Kadyrov. Crédit photo : Davide Monteleone

Le photographe italien Davide Monteleone, récompensé par de nombreux prix dont trois premiers prix de World Press Photo, consacre un nouveau reportage à la Tchétchénie, à mi-chemin entre photographie d'art et photojournalisme. A découvrir jusqu'au 4 décembre à la Chapelle de l'Académie des Beaux-Arts à Paris.

« Merci, Ramzan [président de la République de Tchétchénie depuis 2007, soutien de Vladimir Poutine, ndlr], merci pour Grozny », répètent, telle une litanie, la boulangère et les marchands de légumes et martèlent les affiches et les néons des avenues flambant neuves de la ville.

Depuis la fin du conflit en 2000, Grozny a été reconstruite à coup de milliards envoyés par Moscou, faisant de la capitale de la Tchétchénie un hybride entre Dubai et « des villages Potemkine » [un trompe-l'œil, ndlr]. Les palmiers en plastique ont pris racine avenue de la Victoire, renommée avenue Poutine. Mais plus loin, les ruines se voient encore...

« Qui a vraiment gagné la guerre ?", s'est demandé le photographe Davide Monteleone, en rejetant la facilité du point de vue occidental pour qui la réponse ne fait pas de doute.

Une jeune fille priant dans l’unique madrasa de filles officielle de Tchétchénie et de Russie. C’est l’une des plus vieilles madrasas, où les jeunes filles et les femmes peuvent étudier la religion musulmane. Cela fait treize ans qu’elle est opérationnelle, car par le passé, l’école fut réduite en cendres par les autorités fédérales de Russie. Crédit photo : Davide Monteleone

Sa série au titre volontairement ambigu, Spasibo (« Merci », en russe) cherche à révéler ce qu'est l'identité tchétchène aujourd'hui. Réalisés au cours du troisième voyage de Monteleone en Tchétchénie qu'il avait visitée en 2003 puis en 2007, ces clichés lui ont valu le prix Carmignac Gestion du photojournalisme, et l'édition d'un quatrième livre.

L'espace fantasmagorique de la chapelle de l'Académie des Beaux-Arts accueille des photographies austères mais presque poétiques. Sous un plafond peint voûté, des tirages grand format noir et blanc au cadrage soigné se mêlent aux moulages et gisants de marbre du XVIIe siècle.

Le livre, quant à lui, sera présenté par les éditions Kehrer lors du salon de Paris Photo qui ouvre ses portes le 14 novembre.

Pour Davide Monteleone, l'année 2000 est « l'an zéro pour la culture et l'identité tchétchène ». La ville est réduite à néant par la seconde guerre de 1999, le réseau social et culturel est détruit, et les enlèvements et tortures quotidiens ont fait de la peur une composante de la psyché tchétchène.

« Trois choses composaient le conflit tchétchène : la demande de l'indépendance, l'islam, le pétrole", résume Davide Monteleone.

Les forces de sécurité présentes lors de la célébration du 10e anniversaire du « Jour de la Constitution »En arrière-plan, la ville de Grozny, cinq tours miroitantes, le coeur de la reconstruction de Grozny et le symbole d’une ville rétablie après la destruction occasionnée au début du millénaire. Crédit photo : Davide Monteleone

Si la Tchétchénie n'a pas acquis l'indépendance, elle jouit aujourd'hui d'une autonomie impensable pour d'autres régions de la Fédération de Russie. L'islam est promu ouvertement (de nouvelles mosquées ont été construites, le port du foulard est obligatoire dans les espaces publics, et l'alcool est difficile à trouver). Et la Russie a conservé le pétrole. 

La population quant à elle « a été forcée d'accepter l'identité que les autorités ont construite pour elle, qui est un mélange étrange d'islam, d'un culte de Ramzan Kadyrov, de traditions tchétchènes et d'influences russes ».

Si la violence a fortement diminué, c'est qu'elle n'est plus nécessaire, la population terrorisée s'autocensurant d'elle-même en échange d'un peu de sécurité et de prospérité.

« Il est facile, d'un point de vue occidental, de critiquer la Tchétchénie pour le manque de démocratie et le non respect des droits de l'homme. Mais le fait est que la vie y est devenue meilleure. Les gens doivent penser aux besoins basiques avant de penser à la démocratie », souligne le photographe, dont le reportage relate autant les moments de prière et d'étude que le commerce renaissant et les moments de fête.

Les forces spéciales du « Bataillon Sever » (le bataillon du nord) s’entrainent pour les opérations de sécurité. Crédit photo : Davide Monteleone

Bien que certains sujets demeurent sensibles, son travail n'avait été guère entravé par les autorités, et avait été reçu avec bienveillance par les tchétchènes dont certains ont fait le déplacement jusqu'à Paris pour voir l'exposition. 

A mi-chemin entre le photojournalisme et la photographie d'art, les images de Monteleone gagnent en esthétique ce qu'elles perdent en clarté : certaines, peu évidentes de prime abord, attirent le visiteur dans le guet-apens de la forme avant de devoir recourir au support du texte pour en véhiculer le sens.

Le portrait de la belle mariée au regard profond devient ainsi celui d'une adolescente de 14 ans essayant la robe de mariée de sa soeur, image qui sert de prétexte pour illustrer la tradition de mariages de mineurs en Tchétchénie.

Dommage que les explications, trop fouillées et académiques et à la fois trop peu claires pour ceux qui ignorent l'histoire du conflit russo-tchétchène, obscurcissent le message du photographe.

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