Le voyageur enchanté, de Moscou à Pétouchki

Crédit photo : Photoxpress

Crédit photo : Photoxpress

Venedikt Erofeïev, le plus mystérieux écrivain russe, auteur du poème Moscou-Sur-Vodka, a vu le jour au cercle polaire il y a 75 ans. Il est considéré comme intraduisible : trop russe, trop d’alcoolisme, de quête de Dieu, de citations des classiques russes. Intraduisible, mais traduit en plusieurs dizaines de langues. Pour des milliers de personnes dans différents pays, Moscou-Pétouchki est un livre de chevet. Ils disent : « Moi aussi, je suis comme Vénitchka ! »

Impossible de percer le mystère d'Erofeïev. À premier abord, rien de spécial : en 1969, un homme saoul prend le train de banlieue pour aller voir sa fiancée. En route, il boit encore.

Il délire, rigole, discute avec les passagers. Puis il se fait poignarder. Voilà toute l'histoire. Une édition de poche de 187 pages. Mais cela a suffi pour rentrer au panthéon littéraire.

Ayant achevé son chef d'œuvre, Erofeïev a vécu trente ans, mais n'a presque rien écrit. Un livre a suffi pour obtenir le statut d'un écrivain classique. Toutefois, les interprétations varient encore à ce jour.

Pour Monsieur Tout-le-Monde, c'est un délire d'un alcoolique ordurier. Pour les marginaux et les non-conformistes, c'est une apologie du marginal et du non-conformiste.

Pour les critiques, c'est le premier exemple du postmodernisme russe. Pour ceux qui se cherchent spirituellement, c'est un livre religieux important. Quelqu'un y a même vu une protestation contre le pouvoir soviétique. Soi-disant, il est mieux de boire que de vivre une vie fausse, privée de liberté, empreinte d'idéologie esclavagiste.

Comme c'est souvent le cas avec les grands livres, tout le monde a raison.

Chez Erofeïev, il est vrai, on boit beaucoup et souvent. Presqu'à chaque page. Sa phrase la plus célèbre est « Et il but un verre immédiatement ».

Bien sur, c'est un marginal et un escapologiste. Une telle personne n'a sa place dans aucune société, qu'elle soit communiste ou capitaliste.

Bien sûr, il y a de la quête de Dieu. Vénitchka discute constamment avec les anges, alors que Pétouchki, une petite ville banale, est pour lui presque la Cité de Dieu. La religion, sur les pages du poème d'Erofeïev, est aussi récurrente que l'alcool.

Il y a du postmodernisme. Les citations fusent, s'entrecroisent, se déforment. Il mélange allégrement les classiques marxistes avec les classiques russes et mondiaux, des maximes philosophiques avec des clichés et slogans soviétiques banals.

Et sinon, Vénitchka est très émouvant et très tendre. Ce n'est aucunement un guerrier. Ni un non-conformiste agressif, ni un antisoviétique. Son principal pathos est l'âme humaine, ses souffrances, son envol et sa chute, plus que toutes les idées, toutes les constructions sociales. C'est pourquoi son langage tantôt s'abaisse au délire d'alcoolique, tantôt s'élève à la prière.

Oui, c'est vrai, c'est très russe. Mais il se trouve que plein de gens ont l'âme de Vénitchka dans d'autres pays. Nous vous proposons ci-après les commentaires des fans américain, français et serbe d'Erofeïev. Chacun s'y est reconnu.

Christine Mestre

Spécialiste de didactique des langues, France

Poème tragique, véritable bijou de la littérature soviétique, Moscou-Sur-Vodka, de Venedikt Erofeïev est le livre d’un homme qui a gagné sa liberté à travers l’alcool. Son alcoolisme confère une acuité et une lucidité inouïes à son regard tout en générant un flot délirant de pensées et de rêves. L’alcoolisme l’autorise à l’impossible.

Sapant à la base le discours officiel, il tourne en dérision Tchernychevski dont le « Que faire » devient « Que boire », démystifie le fameux plan quinquennal en utilisant ses outils mêmes, met en scène ses compagnons de voyage entre la sordide gare de Koursk et Petouchki et ses compagnons de bouteille avec qui il partage d’explosifs cocktails au vernis ou à l’eau de Cologne.

Tout le monde en Russie a connu le héros de Moscou-Sur-Vodka, qui trimballe son désespoir, ses angoisses, son humour, sa culture, avec aussi sa compassion, son besoin d’amour, sa vocation à l’échec. 

David Macfadyen

Professeur à UCLA Los Angeles, Californie

 L'opposition de base ici se fait entre l'entreprise sociale avec ses objectifs et l'alcool qui permet et encourage des idées « déviantes ». Il laisse l'esprit vagabonder ; la société, souvent, l'empêche. L'histoire, malgré ses racines soviétiques, est fondamentalement intelligible partout. L'évasion n'est pas un désir exclusivement russe.

Rien que cette semaine, la BBC a annoncé que le Territoire du Nord australien a quelques mesures de lutte contre l'alcoolisme parmi les plus sévères au monde. Cela veut dire que ceux qui y habitent cherchent désespérément à échapper à la pression de la société australienne « progressive ».

Quand ça va mal, des personnages similaires apparaissent - des champions de l'évasion – du moins intérieurement. Moscou-Sur-Vodka, est une réponse littéraire très spécifique à ce problème, mais le thème sous-jacent est universel.

Srdjan Simic

Acteur,  metteur en scène, Serbie

Moscou-Sur-Vodka, est l'un de mes livres préférés. Je n'ai pas trouvé la paix tant que je n'en ai pas fait un mono-spectacle. Je le joue depuis dix ans, en serbe. C'était l'occasion de ma première visite à Moscou, je l'ai beaucoup joué ; dans l'assistance, il y avait la famille d'Erofeïev.

Après le spectacle, ils m'ont dit qu'il aurait plu à Vénia... Le poster et l'affiche de notre spectacle sont actuellement exposés au musée d'Erofeïev, je ne sais pas ce que j'aurais pu demander de plus.

Pour moi, ce livre est un voyage dans les méandres de l'âme russe, mais aussi une immersion dans la mienne...Quand il est sorti en serbo-croate (c'était encore à l'époque de la Yougoslavie), il était très populaire, surtout chez les jeunes. On se le passait, un ami me l'a prêté en disant « il faut absolument le lire ».

J'ai été instantanément conquis, je ne sais pas combien de fois je l'ai lu et relu... Pour nous, c'était un livre culte. Nous citions certaines phrases, nous moquions des cocktails et des « graphiques », ne comprenions, sans doute, pas tout, mais avions le sentiment qu’il s’agissait de nous. Après tout, nous sommes slaves, frères spirituels.

C'est à cette époque que notre pays s'est effondré ; la guerre civile, les réfugiés et la tristesse ont commencé... Nous sommes devenus une génération perdue, nous buvions beaucoup, du moins dans mon groupe d’amis alors qu'il y avait beaucoup de gens cultivés parmi nous - des écrivains, des artistes.

Chacun d'entre nous pouvait être un Vénetchka des Balkans, blessé au cœur. La plupart ne comprenaient même pas ce qui se passait, nous, les jeunes, ne voulions pas de guerre qu'on nous avait imposée ...

Nous avons fui où l'on pouvait, beaucoup n'ont pas supporté ce chaos. La quête personnelle de Pétouchki, du paradis perdu, a commencé ...

Dans le cadre d'une utilisation des contenus de Russia Beyond, la mention des sources est obligatoire.