Les migrants du rock’n’roll : les musiciens étrangers dans les groupes russes

Marc ne veut jouer ni de la musique occidentale, ni orientale, ni populaire. Comme tous les Allemands, il aime les choses solides mais avant-gardistes. Source : Archive personnelle

Marc ne veut jouer ni de la musique occidentale, ni orientale, ni populaire. Comme tous les Allemands, il aime les choses solides mais avant-gardistes. Source : Archive personnelle

Conquérir l’Occident a toujours été le rêve des musiciens russes. Des centaines de rockers sont partis tenter leur chance en Europe. Rares sont ceux qui ont réussi ! Mais le processus s’inverse. Les musiciens étrangers sont de plus en plus nombreux à venir jouer et même vivre en Russie. Plusieurs musiciens nous racontent ce qui leur manque et ce qu’ils aiment en Russie : le bulgare Vlado Kostov du groupe Blast Unit Moscow, l’allemand Marc-Oliver Lauber, batteur du groupe pétersbourgeois Zorge, et Hosein Abakpour, chanteur iranien du groupe de rock alternatif Feramonz.

Le macho proche-oriental Hosein cite la raison la plus simple. Il vit en Russie, car dans son Iran natal il n’y a pas de rock. Aucun. Même pas un semblant de rock underground comme celui qui était interdit en URSS.

En 2001, il est arrivé à Moscou pour étudier à la Faculté de médecine. Hos (comme l’appellent ses collègues russes) a fait huit ans d’études pour devenir un orthopédiste diplômé. Puis il est rentré en Iran. Il voulait faire de la musique, mais n’a pas pu.

C’est étonnant : pour jouer la musique non-commerciale, un homme oriental ne choisit pas les Etats-Unis, mais la Russie. « En Russie, on peut faire de la musique de qualité, assure le chanteur. Toutefois, le succès financier est très incertain. Même si je ne chante pas pour de l’argent ».

Ils gagnent pourtant un peu d’argent puisque le groupe se produit souvent dans des clubs et dans des festivals. Il y a deux ans, à Kazan, Feramonz a partagé la scène avec John Lydon en personne (Sex Pistols, PiL).

Feramonz est un collectif de plusieurs musiciens russes, dont le batteur Piotr Javoronkov. Piotr est une sorte de légende de la scène alternative moscovite : il a joué avec des collectifs novateurs pour leur époque tels que IFK (hardcore russe à la Rage Against the Machine) et Jazzlobster. Il a également parcouru la moitié du monde avec le groupe T.a.t.U.

Il est clair qu’avec de tels musiciens, le résultat devait être original. Et c’est le cas : Feramonz est un groupe très original avec une touche orientale.

D’ailleurs, Hos parle bien le russe et n’est trahi que par un léger accent : « J’ai du mal à dire si je suis iranien ou russe. J’ai passé un tiers de ma vie en Russie et me sens russe d’une certaine manière ». 

 L’Iranien et ses collègues russes se comprennent parfaitement. « Je ne savais même pas que c’était un Iranien que nous avons invité à chanter avec nous, se rappelle Javoronkov. Mais dès que je l’ai vu, sans l’avoir entendu chanter, j’ai compris que le puzzle était complet. Le groupe verrait le jour ».

Pour l’instant, Hos ne se décide pas à écrire les textes en russe. Il écrit en anglais. Sa femme est russe. Chez les migrants du rock’n’roll c’est chose courante.

Vlado Kostov est membre de la « diaspora bulgare » à Moscou. Dans les années 90, plusieurs groupes anglophones à Moscou comptaient des chanteurs ou des musiciens bulgares dans leurs rangs. C’était des chanteurs et des musiciens « de marque », au style occidental, différents des amateurs locaux.

La chanteuse Iouliana, par exemple, fascinait le public par ses covers fidèles d’Alanis Morissette.

D’où vient cette invasion bulgare ? « Il n’y avait stricto sensu qu’un seul groupe, explique Vlado. C'est le groupe Sprint. Ils ont atteint une certaine popularité en Bulgarie. Puis ils sont venus en Russie. Ici, les différends ont commencé, le batteur est parti. Ils n’ont trouvé personne qui leur convenait ici, ils ont fait appel à moi. C’était en 1998. La proposition était formulée de la façon suivante : « tu battras pour nous pendant deux-trois mois ».

Vlado Kostov. Source : Archive personnelle

Vlado est venu pour deux mois, mais est resté avec le groupe jusqu’en 2000. Sprint s’est transformé en Metro, puis s’est dissous complètement. Les musiciens ont rejoint différents groupes. Vlado a été le plus chanceux : son groupe Blast Unit Moscow est le projet « bulgare » le plus réussi (y compris commercialement).

Le guitariste Kristo Kirillov a aussi joué avec Blast Unit Moscow, puis avec des vraies stars de pop russes comme la chanteuse Linda (les Russes restent persuadés que Madonna lui a volé l’idée de son clip Frozen).

Quant au rock à la britannique, les Bulgares le jouent mieux que les Russes. Vlado ne tarit pas d’éloges sur son ancien co-équipier : « Kristo est un très bon guitariste avec beaucoup d’expérience. Je pense qu’il est aussi bon que le Moscovite Fedor Dossoumov [le célèbre guitariste fusion de session, membre du groupe pop A-Studio, ndlr] ».

Le slave Vlado, bizarrement, n’aime pas le rock russe. Mais il souligne le niveau élevé des musiciens locaux : « La première génération crédible a grandi ». Son crédo est le rock britannique classique et la brit pop. Il parle russe sans fautes et sans accent. Il s’est tout de suite acclimaté.

« Je suis fan des équipes russes de hockey et de foot. Dans tous les conflits internationaux, je soutiens les Russes. Ma femme est russe, je suis jeune marié. Beaucoup de choses me lient à ce pays ».

Blast est un groupe international, un mélange explosif : un Géorgien (le chanteur Nachrivan Tavkhelidze), trois Russes et un Bulgare : ils s’entendent tous parfaitement bien. L’occidental Blast a noué des liens solides avec les milieux rock britanniques.

Aujourd’hui, Moscou est leur point de transbordement : « Récemment, nous avons sorti un single en Angleterre, raconte Vlado. Bientôt, nous sortirons un album complet. La BBC et Absolute Radio ont passé notre chanson. Dix concerts sont programmés prochainement, de Londres à Manchester ».

Marc ne veut jouer ni de la musique occidentale, ni orientale, ni populaire. Comme tous les Allemands, il aime les choses solides mais avant-gardistes. Il est batteur du groupe qui s’appelle Zorge. Le groupe a été fondé par le bassiste et chanteur pétersbourgeois Evgueni Fedorov.

Dans les années 90, Federov est devenu un personnage culte, quand il a fondé et dirigé le groupe Tequilajazzz. C’est l’une des formations les plus atypiques de tout l’espace post-soviétique. Le style pourrait être décrit comme « pop avancé », « rock alternatif » ou « avant-garde modérée ». Zorge joue plus ou moins dans le même registre.

Du point de vue artistique, c’est exactement ce que Mark cherchait et n’a pas trouvé chez lui : « Dans les années 2000, il est devenu quasi-impossible en Allemagne de vivre de la musique sérieuse. J’ai commencé à réfléchir à déménager à Saint-Pétersbourg ».

Pourquoi Saint-Pétersbourg ? « Tout a commencé au milieu des années 90 à Cologne, lorsque j’ai rencontré Meantraitors, un groupe psychobilly. J’ai collaboré avec eux pendant 15 ans, nous avons tourné partout en Russie. En 2000, nous avons pu jouer en première partie de Tequilajazzz. Je connaissais leur album Celluloïd. J’aimais beaucoup ».

Federov a beaucoup apprécié le jeu de Mark. Et puis toutes les pièces du puzzle se sont assemblées : Meantraitors s’est dissous, Federov a lancé un projet solo et Mark « est tombé amoureux d’une Russe ». Les faibles revenus en Allemagne et une amoureuse russe ont suffi pour convaincre Mark de déménager à Saint-Pétersbourg. Il s’est marié.

En 2010, Fedorov a appelé le batteur et l’a invité à jouer dans son nouveau groupe. « Je joue pour le meilleur groupe russe, affirme Mark très sérieusement. J’ai une famille ici. Des amis. Je ne regrette pas une seconde d’avoir déménagé ici. J’aime notre musique, mes amis, les Russes et ce pays. Que demander de plus pour être heureux ? »

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