Le timbre de Mandelstam à l’Atelier Piotr Fomenko

Crédit : Larissa Gerassimtchouk

Crédit : Larissa Gerassimtchouk

Il y a un début à tout. Mais qu'avait donc à l'esprit Dmitri Roudkov, jeune metteur en scène d'un célèbre théâtre moscovite, l’Atelier de Piotr Fomenko, en redonnant vie à l’unique œuvre de fiction de Mandelstam ? Le timbre égyptien, dont la première a récemment eu lieu dans ce théâtre créé par Fomenko à Moscou, est le seul roman du poète et essayiste russe Ossip Mandelstam, considéré comme « décalé et esthète» au moment de sa parution en 1928.

Dmitri Roudkov fait des débuts très marquants à l’Atelier du légendaire Fomenko en 2007 puis y joue jusqu’à la disparation du maître en août 2012, avant de passer à la mise en scène tout en continuant à jouer et contribuer aux pièces à succès de l’Atelier Piotr Fomenko.

La Russie d'Aujourd'hui : Pouvez-vous nous présenter Le timbre égyptien ?

Le Timbre égyptien, publié pour la première fois, en 1928 est la seule tentative d’Ossip Mandelstam dans le domaine de la fiction. Elle retrace la journée-type d’un « petit homme », thème récurrent de la littérature russe. Son style surréaliste et son récit très saccadé rendent l’œuvre brillante mais particulièrement difficile pour ma mise en scène. 

Les œuvres classiques n'ont rien d'évident pour le jeune metteur que vous êtes. N’est-ce pas ? 

Surtout lorsque l’idée de cette mise en scène appartient à un artiste monumental, Piotr Fomenko, dont j’avais eu la chance d’être le disciple.. Pour moi cette pièce est un début, certes, mais je l’ai mise en scène en toute confiance puisque Fomenko nous a toujours beaucoup encouragé, moi et toute la troupe, à continuer à inventer, créer, chercher… Et je vous avoue que nous poursuivons encore et toujours la recherche et l’expérimentation, même si la première a déjà eu lieu !

S’attaquer à une prose aussi complexe qui traite de l’ambiance dans une ville de Saint-Pétersbourg submergée par la Révolution de 1917, n’était-ce pas une contrainte en tant que metteur en scène ?

La prose de Mandelstam conduit immanquablement à ne pas se limiter à une simple mise en scène, mais à accomplir une véritable œuvre scénique. Pour moi, l’absence initiale de scène d'intérieur dans l'œuvre de Mandelstam ne pouvait qu’exciter mon imagination pour le jeu d'acteur proprement dit. Ce vide du « théâtral » s’est par là-même transformé de potentiel « défaut » en véritable qualité. Le fait que nous sommes, au sein de l’Atelier, une troupe très unie et soudée nous a permis de trouver une même vision, c'est-à-dire les images et la langue commune de la pièce. Pour moi ce fut avant tout une expérience d’équipe plutôt qu’une collaboration metteur-en-scène/comédien. J’ai finalement eu la chance de ne pas devoir présélectionner les comédiens car je crois que la notion de « casting » est mortelle pour le théâtre.

« II est terrible de penser que notre vie est un roman, sans intrigue et sans héros. » Mandelstam exprime dans ce roman son désarroi… Pensez-vous l’avoir transmis dans votre spectacle ?

J’ai tenté de retranscrire l’état de crise essentiel dans lequel Mandelstam se trouvait lors de la création de cette pièce. Le fait que je sois passionné par la poésie de Mandelstam m’avait fortement aidé. Pour moi ce poète est comme Leonard de Vinci dans la littérature : tout en étant génial il possédait des connaissances encyclopédiques immenses. Il m’avait donc suffi de me confier à l’auteur pour qu’il me mène lui-même vers le droit chemin quant à la mise en scène de sa pièce. Auparavant, lorsqu’on répétait une pièce avec Fomenko, il nous forçait à lire des manuels d’histoire de l’époque de l’œuvre travaillée. Même si par la suite nous oubliions rapidement les faits s’oubliaient, les ambiances et les subtilités restaient grâce aux sentiments et émotions qu’on vivait en tant que lecteurs et comédiens. Je crois que cette intuition a permis à toute l’équipe de faire revivre sur scène l’histoire douloureuse des héros de la pièce.

Un des rôles-clés de la pièce a été confié à une comédienne française, Nadja Maire. Etait-il dur de transmettre à une actrice qui n'est pas d'origine russe la complexité de cette œuvre ?

Nadja Maire fait partie de la troupe de Fomenko depuis plus de 5 ans, et elle a largement su saisir les particularités de l’âme et de la langue russes. D’ailleurs, le maître lui faisait entièrement confiance ; ses rôles permanents au sein de notre théâtre en sont la preuve. Quant au Timbre égyptien, l’œuvre est également traduite en français (publiée chez Le Bruit du temps, ndlr). 

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Le théâtre « L’Atelier de Piotr Fomenko » a été crée en 1993 à Moscou par un metteur en scène déjà reconnu mais souvent contesté à l’époque soviétique, Piotr Fomenko. Née au sein de la grande école du théâtre moscovite GITIS où Fomenko avait étudié lui-même, l’Atelier de Piotr Fomenko est avant tout un lieu de création permanente pour ses comédiens. C’est un véritable laboratoire expérimental que le maître a créé avec son cœur. Mêlant contraste, cohérence et fragilité, les personnages auxquels Fomenko a donné vie dans ses œuvres euphorisent les comédiens qui se transforment à leur tour en créatures inventives, drôles et tragiques à la fois. Après le décès du maître Fomenko en août 2012, la célèbre troupe tente de faire perdurer son art de la mise en scène si subtile, avec au total 37 spectacles crées pas son fondateur.

 

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