Histoire : Les saints du Paris russe

Source : service de presse

Source : service de presse

Rares sont les écrivains et les artistes parmi les saints de l’Eglise orthodoxe russe. On peut citer le moine Nestor, auteur de chroniques, le peintre d’icônes Alypius, l’évêque Dimitri de Rostov qui a non seulement rédigé les célèbres Velikiye Chet’yi-Minei nombreux vers remarquables.

La mère Marie Skobtsov, Kouzmina-Karavaïeva de son premier mariage. Source : service de presse

L’illustre mère Marie Skobtsov (Kouzmina-Karavaïeva de son premier mariage) fut la première femme de lettres russe à avoir été canonisée. Sa canonisation se déroula le 2 mai 2004 à Paris à l’exarchat du patriarcat œcuménique de Constantinople. Cet événement est non seulement remarquable, mais aussi extrêmement significatif du point de vue spirituel. Mère Marie Skobtsov incarne un caractère saint tout à fait particulier qui s’est répandu précisément au XXe siècle. L’accomplissement de la sainte renferme un nouveau type d’ascèse et de prière indissociable d’une miséricorde active. En cette qualité, il est évidemment important pour l’orthodoxie russe contemporaine. La vie de mère Marie Skobtsov fut marquée par sa participation continuelle au Sacrement du frère. Elle trouva le sens de sa vie moniale en étant au service de son prochain et en sauvant avec abnégation des milliers de personnes de la faim et du désespoir. « L’Action orthodoxe, venant en aide aux pauvres, aux sans-abris, aux malades et aux émigrants russes alcooliques », fut créée à son initiative. Son abnégation ne connut aucune frontière et elle mourut de manière héroïque dans une chambre à gaz au camp de Ravensbrück. D’après une autre version, le 31 mars 1945, à la veille de Pâques, elle prit volontairement la place d’une autre femme dans une chambre à gaz. Bien entendu, mère Marie Skobtsov ne fut pas canonisée pour ses œuvres littéraires. Il semble néanmoins important de préciser qu’elle est la première sainte de la littérature russe. Alexandre Blok a gravé son image de jeune sainte dans ses œuvres :

Quand vous vous dressez sur mon chemin, 

Si vibrante, si belle, 

Mais si tourmentée, 

Parlant toujours de choses tristes, 

Pensant à la mort, 

N’aimant personne, 

Méprisant votre beauté –

Alors, voudrais-je vous offenser ?

Vous avez beau parler de choses tristes

Vous avez beau méditer sur les fins et les origines, 

Je ne peux m’empêcher de penser 

Que vous n’avez que quinze ans.

Et c’est pour cela que je souhaite

Que vous tombiez amoureuse d’un homme simple,

Aimant la terre et le ciel,

Plus que des discours rimés ou non rimés

Sur la terre et du ciel. 

Vraiment, je serai heureux pour vous

Car seulement l’amoureux 

A le droit au titre d’homme.

Son amour romantique pour ce maître du symbolisme russe se mua avec le temps en une observance stricte du mot d’ordre du poète à aller « là où est la boue, et le froid, et la souffrance, et le sang, et la misère ». À Paris, mère Marie se rendait chez les prostituées, les criminels, là où on avait besoin d’elle. Et ce qu’elle écrivit à cette époque et qui fut publié dans différents journaux de l’émigration reflétait l’expérience spirituelle de ces années. « C’est ici un véritable entonnoir vers l’enfer / une pente abrupte vers des bas-fonds affligeants », écrivait-elle dans l’un de ses poèmes.  Elle ne connaissait pas la routine. Elle « marchait littéralement sur l’eau » et effleurait les « choses ultimes ». J’ai d’ailleurs dédié un poème à mère Marie sur ce contact avec les choses : 

Qu’est-ce

Le contact avec les choses ultimes

Sans pathétisme ni emphase

Dans une vie ordinaire ?

Ou la routine est-elle proscrite ? 

Et seul le feu,

Et ses symboles,

Du genre des rations de pain

Pendant le blocus de Léningrad 

Et si la gorge est douloureuse

Et de toute manière 

Je dois amener mon enfant au jardin 

Et aller au travail à 8 heures.

À la chaîne

Et il a même l’audace de penser,

Que le vaisseau

Vogue au-devant de l’ultime éternité.

Mère Marie fut canonisée à Paris par le Patriarcat œcuménique de Constantinople dont elle faisait partie. Moscou, quant à elle, ne lui a malheureusement toujours pas emboité le pas. Les fondamentalistes orthodoxes de Russie s’opposèrent par tous les moyens à la canonisation de cette martyre, car ils avaient parfaitement compris que par son œuvre et par sa vie, mère Marie les dénonçait. Pour quiconque considérant la foi avant tout comme une idéologie politique, le christianisme évangélique qu’a prôné mère Marie dans ses écrits et dans ses discours, mais qu’elle a également appliqué  jusqu’à sa mort, est inacceptable. 

Fait intéressant, mère Marie avait auguré que ce genre de pensée et d'attitude prévaudrait dans l’Eglise russe après la chute du bolchevisme.

En 1936, lors d’un rassemblement de moines orthodoxes à Paris, elle annonça qu’après la période d'oppression, de nouvelles personnes entreraient dans l’Eglise, éduquées par le pouvoir soviétique et « absolument pas préparées à la pensée antinomique ». Avides et réceptifs, ces élèves vont tout d’abord étudier différents points de vue, cerner les problèmes et assister aux offices. Mais à un moment donné, ils diront qu’en fait, il existe plusieurs avis à ce sujet. Lequel d’entre eux est vrai ? Car plusieurs vérités ne peuvent coexister et si un avis est véridique, il faut alors éliminer les autres qui sont faux. Ces élèves vont commencer par s’enquérir auprès de l’Eglise, mais se mettront rapidement à parler en s'appropriant son infaillibilité. « En caricaturant, conclut mère Marie, on peut dire que, pour un signe de croix mal réalisé, ils infligeront une amende ; pour un refus de se confesser, ils vous déporteront au camp de Solovki. La libre pensée sera elle-même passible de la peine de mort. Il ne faut pas se faire d’illusion : si l’Eglise doit être reconnue en Russie et si son succès extérieur doit croître, elle ne peut compter sur aucun autre cadre que ceux nourris dans l’esprit non critique et dogmatique de l’autorité. »

Le Père Serge Hackel, qui œuvra activement à la canonisation de la martyre, constata avec amertume : « Le dossier pour la canonisation avait été préparé par Hélène Klépinine et Tatiana Victoroff en premier lieu pour le Patriarcat de Moscou. Nous avons envoyé tous les documents concernant la glorification de mère Marie à la commission synodale du Patriarcat de Moscou pour la canonisation, mais nous n’avons reçu aucune réponse. Même le métropolite Antoine de Souroge, qui avait signé la requête de glorification de mère Marie, n’a eu aucun écho à ce sujet, pas même  un mot. »

Cela est bien sûr à déplorer. Car mère Marie est bien connue en Russie. Durant la période soviétique déjà, un film relatant sa vie et ses exploits avait été tourné, et de nombreuses maisons d’édition continuent de publier ses poèmes et sa prose. 

Son fils Iouri Skobtsov (1921 – 1944), les prêtres Alexis Medvedkov (1867 – 1934) et Dimitri Klépinine (1904 – 1944) et le laïc Elie Fondaminskij (1880 – 1942) furent élevés au rang de saint tout comme mère Marie. La requête de l’archevêque Gabriel, exarque du Patriarche œcuménique, envoyée  à l’exarchat du patriarcat œcuménique de Constantinople en Europe occidentale servit de base à la canonisation. Le Patriarcat œcuménique porta donc pour la première fois au nombre des saints des émigrés russes ayant laissé une trace marquante  dans la vie spirituelle de l’Europe occidentale des années 1920-1930.

Article original publié dans LiteraruS.

Traduit par F. Demol, G. Horlait, A. Hubau, N. Kisialeva et E. Petropoulos sous la rédaction de A.Avelitchev et A.Godart

Faculté de Traduction et d’Interprétation, Université de Mons, Belgique

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