« Pour les anglophones, il est bien difficile de faire la différence entre Ш et Щ »

Brice Carr Crédit : Kirill Kalinnikov/RIA Novosti

Brice Carr Crédit : Kirill Kalinnikov/RIA Novosti

L’étudiant américain Brice Carr évoque les particularités de l’enseignement russe et la complexité de la mentalité russe.

J’ai commencé à apprendre la langue russe aux Etats-Unis. J’ai juste lu un jour Crime et châtiment de Dostoïevski en anglais et j’ai tellement aimé. Mes amis et mes parents ne comprenaient pas, ils ont bien sûr grandi pendant la guerre froide. Mais aujourd’hui c’est l’inverse. D’autant plus que mon frère a étudié pendant trois mois à Tomsk. Parler en russe est devenu l’un de nos passe-temps favoris. En fait, la langue russe est très difficile à apprendre. Pour une personne anglophone, les sons tels que le « y » (« ы ») les variantes molles des sons « l » (« л ») et « r » (« р ») sont très compliqués. Et il est presque impossible de différencier le « ch » dur (« ш ») du « ch » mou (« щ »).

A l’université de Brigham Young dans l’état de l’Utah, j’ai terminé deux programmes du premier cycle, économie et langue russe. Ensuite j’ai découvert l’existence d’un master de management à l’Académie de l’économie nationale. Le master était très cher, mais j’ai eu la chance d’obtenir une bourse. Et voilà maintenant un an et demi que je vis en Russie.

Je me rappelle que le premier jour à Moscou, je suis naturellement allé voir la Place rouge. Honnêtement, je ne m’attendais pas à voir quelque chose de spécial. Mais quand je m’y suis retrouvé, ça m’a soufflé. C’était tellement cool, sentir l’histoire du lieu, l’importance de ce qui s’est passé là-bas. Et j’ai été immédiatement frappé de voir combien la ville de Moscou était moderne et européenne.

Ensuite mes études ont commencé. L’enseignement russe est véritablement très différent du système américain. Ici, nous avons une classe construite autour de ce que veulent les élèves : les professeurs nous ont demandé dès le départ ce que nous voulions, ce que nous attendions concrètement des cours. Cependant nous ne pouvons pas choisir par nous même les matières. Aux Etats-Unis, par exemple, on nous présente obligatoirement, pour chaque discipline, le plan de travail. Et nous savions à quoi nous attendre. Mais en Russie, c’est toujours une énigme.

En Amérique je n’ai jamais vu de cours ou de séminaires avec moins d’une vingtaine d’étudiants. Mais en Russie, dans différents cours, nous sommes seulement cinq. Les étudiants russes et américains sont également différents : malheureusement les étudiants russes parlent très franchement entre eux pendant les cours, alors même que le professeur est en train d’expliquer quelque chose. En Amérique c’est impossible, c’est tout simplement interdit. Mais ici on peut tout faire : Parfois on n’entend même pas ce que dit le professeur. Si cela arrivait aux Etats-Unis, les étudiants seraient renvoyés de l’auditoire. Ainsi, il y a quelques temps, des professeurs de Harvard et Stanford sont venus pour un cours magistral, et plusieurs étudiants ont répondu à leur téléphone pendant le cours. Les professeurs américains ont été tellement étonnés qu’ils ne savaient pas comment réagir.

Dans l’ensemble, mon programme de master était intéressant, bien que, bien évidemment, de nombreux cours ne m’aient pas plus. Par exemple, la matière « spiritualité russe ». Je ne peux pas dire avec exactitude de quoi il s’agissait, je n’y suis pas allé souvent. On nous a expliqué en cours pourquoi à Moscou il y avait tant d’églises, pourquoi la majorité des russes étaient orthodoxes et comment cela influe sur les mentalités. Il m’a semblé que ça n’avait que très peu avoir avec ma spécialité, le management.

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Je vis dans une résidence universitaire à Iougo-Zapadnaya, c’est une résidence relativement nouvelle et pas mal du tout. La plus grande différence avec le campus américain, réside dans le fait que les étudiants fument partout. En Amérique on ne peut fumer que dans des endroits faits pour cela.

Je hais les gardiens de notre résidence. Ils sont mal polis, particulièrement avec les étrangers qui ne savent pas bien parler russe. Et j’ai l’impression qu’ils déversent tout leur mal sur moi et se plaignent tout le temps. Je vis déjà depuis un an et demi dans la résidence universitaire, les gardiens me connaissent, mais si j’oublie mon laissez-passer dans ma chambre, ils ne m’autorisent pas à entrer. Je commence par me disputer avec eux : « Comment puis-je vous démontrer que je vis ici ? Mon laissez-passer est dans ma chambre, dans laquelle vous ne me laissez pas aller ». Mais au final, il faut toujours aller parler à l’administration.

C’est cette bureaucratie que je ne supporte pas en Russie. Bien qu’en Amérique nous ayons aussi une bureaucratie, c’est tout de même un peu différent. Par exemple, j’ai essayé d’obtenir une carte d’étudiant pour le métro. Mais ça n’a résulté qu’en un incroyable bordel. Il me fallait tout d’abord aller obtenir une feuille à remplir, ensuite la donner à l’université et attendre quelques semaines pour ensuite y retourner en métro. Et j’ai fait tout cela je ne sais combien de fois sans jamais pourvoir obtenir de carte de métro. Une fois, lorsque mon tour est venu après avoir attendu dans la file d’attente, ils m’ont demandé une traduction notariale de mon passeport, car ils disaient ne pas pouvoir lire en anglais. Et là j’ai perdu patience : j’ai commencé à crier, à appeler tous les numéros possibles pour me plaindre. Et au final rien ne s’est produit. J’ai alors décidé de simplement tirer une croix sur cette carte de métro. Je me suis battu trois mois avec une bureaucratie imbattable.

Une fois je suis allé à un rassemblement de l’opposition à Moscou. Il m’est difficile d’en parler. J’y suis allé par curiosité durant l’hiver, pendant l’un des premiers meetings sur la place Bolotnaya. Ensuite mes amis m’ont demandé de ne plus me rendre aux actions de protestation. Ils ne voulaient pas que les gens pensent : un américain est venu au meeting, cela signifie que les Etats-Unis sponsorisent l’opposition.

Il y a de nombreux stéréotypes sur les Russes comme quoi ils seraient fermés. C’est généralement vrai. Mais c’est parce que les Russes sont plus sincères dans l’expression de leurs émotions. Aujourd’hui je connais mieux les Russes et je peux dire qu’ils sourient quand ils sont véritablement contents. En Amérique, un sourire et la question « Comment allez-vous ? » est simplement l’expression d’une politesse. Un jour, dans la résidence universitaire, j’ai rencontré une balayeuse et je lui ai tout simplement demandé « Comment ça va ? », bien que je ne souhaitais pas vraiment savoir comme elle allait. Elle s’est mise à me raconter toute sa vie.

Je pense que Moscou est une ville formidable, si on a la possibilité de s’en échapper tous les trois mois. Je déteste le temps ici, il fait toujours sombre, triste et humide. Je n’aime pas le McDonalds et je n’y vais pas, mais je sais où l’on peut trouver de véritables hamburgers américains à Moscou. Et quand la nostalgie me gagne, je m’achète un pot de beurre de cacahuètes.

Lisez le original (en russe) sur le site de Moskovskie Novosti.

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