Poustozersk : le « fantôme arctique » de la Russie

Un cimetière sans un seul foyer, c’est tout ce qui reste à Poustozersk. Crédit : Semion Kvacha

Un cimetière sans un seul foyer, c’est tout ce qui reste à Poustozersk. Crédit : Semion Kvacha

La ville de Poustozersk, un des principaux monuments de l’Arctique russe, est actuellement un désert de neige : un cimetière sans un seul foyer, c’est tout ce qui y reste. Fondée à la fin du XVème siècle, la ville a été complétement abandonnée durant les années 1960.

C’est à présent un endroit si isolé, sans aucun chemin d'accès ; on ne peut rejoindre l’ex-ville qu'en bateau ou à vélo durant le court été arctique ou à motoneige en hiver.  Et ça vaut le détour; le vide peut parfois fonctionner comme monument aussi bien que du bois ou des pierres.

Narïan-Mar est la capitale du district autonome de Iamalo-Nénétsie, sujet de la Fédération de Russie, situé au-delà du cercle polaire. Cette « autonomie », mentionnée dans le nom officiel du district, est toutefois contestée : la région voisine d’Arkhangelsk veut annexer la toundra de Iamalo-Nénétsie, hébergeant des gisements importants du pétrole. La population du district se chiffre à près de 40.000 personnes, dont 9.000 Nénètses, représentants du peuple autochtone du nord la Russie, s’occupant traditionnellement de l’élevage de rennes. Approximativement 1.100 Nénètses mènent une vie nomade dans la toundra, se déplaçant en permanence avec leurs rennes et s’hébergeant dans des tchoums, tentes coniques en peaux d’animaux.

Mais même ces nomades, qui connaissent parfaitement la toundra, préfèrent éviter la « ville » de Poustozersk. Ils n’aiment pas cet endroit; même son nom (du mot russe poustoï, signifiant vide) traduit la stérilité de cet endroit.

Poustozersk a été abandonnée il y a une cinquantaine d’années. La dernière résidente de la ville l’a quittée au début des années 60 du siècle passé: elle a démantelé sa maison en bois, et a transporté tous les matériaux sur le fleuve de Petchora au village d’Oustié, où elle l’a reconstruite. Ainsi ont pris fin les 500 ans d’histoire de Poustozersk, qui a cessé d’exister en tant que ville.

Poustozersk fut fondée en 1499 par un décret du Grand-prince Ivan III. Cette décision était due à plusieurs raisons. Primo, la principauté de Moscou venait d’annexer la république de Novgorod qui détenait tous les territoires du nord, de la mer Baltique à l’Oural, et le Grand-prince avait besoin de s’ancrer sur ses nouvelles terres. Secundo, à la même époque Moscou a conquis la Principauté de Grande Perm (Oural) avec les territoires adjoints d’outre-Oural, et, toutes les routes commerciales étant occupées par les Tatars de Kazan, la route du nord avait une importance stratégique pour l’État russe. Finalement, les peuples autochtones du nord (et Poustozersk se trouvait sur la frontière de la toundra) fournissaient à Moscou son principal produit d’exportation, peaux d’animaux, et la ville était donc nécessaire en tant que base pour collecter le tribut.

Poustozersk vit alors le jour. Tout commence par un ostrog, forteresse en bois, bâtie à la fin du XVème siècle. Durant le XVII siècle, la ville héberge déjà près d’un millier d’habitants (un chiffre assez élevé pour l’époque) et devient un lieu d’exil, une prison. C’est à Poustozersk que fut envoyé l’archiprêtre Avvakoum Petrov, un des leaders des « vieux-croyants », groupe qui s’est séparé de L’Église orthodoxe russe après le Raskol (grande scission au sein de l’Église russe, survenue au XVII siècle et comparable au Grand schisme d’Occident). C’est là qu’Avvakoum, premier écrivain russe et auteur d'un mémoire magnifique, a passé 12 ans dans une prison souterraine, dans des conditions épouvantables, avant d’être finalement brûlé, refusant d’abandonner ses croyances. La figure d’Avvakoum a rendu célèbre Poustozersk parmi les Russes, et les responsables de l’Église orthodoxe russe, soit dit en passant, n’aiment pas du tout cela.
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« C’est dommage que nos contemporains qui ont oublié l’histoire de leur peuple, associent très souvent Poustozersk à Avvakoum, et estiment que la ville était premièrement l’endroit de son emprisonnement et de son exécution. Ce n’est pas du tout vrai, en effet. En prenant un tel point de vue sur l’histoire, on doit donc considérer la ville de Souzdal non pas comme l’incarnation du génie de l’orthodoxie russe, mais comme (…) l’endroit de détention d'un tel ou tel criminel », dit Iakov, évêque de Narïan-Mar et de Mezen.

A la fin du XVII siècle, la ville commence à se fâner. La rivière a changé de cours, en devenant peu profonde, ce qui a mis fin au commerce fluvial. Les principales routes commerciales ont été déplacées plus au sud. En raison de la chasse intensive, les animaux à fourrure ont disparu, et les résidents, privés de leur principale source de revenus, ont commencé à partir. Au début du XXème siècle, la ville s'est transformée en village, et durant les années 60, Poustozersk a été officiellement exclue du registre des villes russes.

A présent, il ne reste presque rien dans cette ville-monument, devenue actuellement une réserve nationale. Une stèle rappelant aux rares visiteurs que c'etait auparavant une ville; une croix commemorative sur le site présumé de l'exécution d'Avvakoum; et une chapelle des vieux croyants avec un réfectoire, c'est tout ce qui reste. La chapelle est un peu à part, mais elle est quand même située sur le territoire de la réserve où la construction est interdite. Par conséquent, elle est construite sans fondement et ressemble plutôt à une tente.

Il y a encore un cimetière, et c'est tout ce qui reste. En quittant la ville, les résidents prenaient leurs maisons avec eux ou les abandonnaient, et ceux qui restaient démantelaient les habitations pour obtenir du bois; dans l'Arctique, avoir du bois, c'est une question de survie. La stérilité est oppressante, surtout lorsqu'on se souvient que cette terre servait à des exploits, comme toute autre agglomération du nord du pays fondée par des pionniers russes,  soit à la tourture - comme dans le cas d'Avvakoum.

Même le musée de Poustozersk se trouve non pas dans la ville elle-même, mais à 20 km, à Narian-Mar. Il est situé dans un vieil archive cinématographique bourré de caisses avec de la pellicule, dont on ne peut pas se débarasser. Le musée bénéficie d'un bon financement; les autorités du district y ont octroyé deux motoneiges et des traineaux pour organiser des excursions en hiver, des combinaisons et des chaussures spéciales pour les employés (ces derniers les prêtent souvent aux visiteurs), et des vélos et bateaux modernes pour des excursions d'été, car il n'y a pas d'autoroutes menant dans la ville. L'administration du musée envisage actuellement de restaurer l'église de Poustozersk: ce temple en bois a été transféré dans le village d' Oustié, et a été partiellement détruit, et le musée veut le reconstruire sur l'endroit actuel (la construction à Poustozersk étant interdite). En outre, on veut bâtir près de l'église un petit musée-village, un café et un hôtel... Les employés du musée sont vraiment optimistes. Et ce n'est pas du tout surprenant: il y a plein de gens qui voudraient voir un désert et un cimetière sur les lieux qui hébergeaient auparavant une ville-prison en plein épanouissement à l'époque.

Narïan-Mar est reliée à Moscou, Saint-Pétersbourg et Arkhangelsk par des vols directs. Une fois dans la ville, il vous faudra trouver le musée de Poustozersk, dont les employés vous rameneront à la ville-fantôme.

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