« L’alliance de l’obscurantisme et du pouvoir est rompue »

Marat Guelman garde son optimisme et est persuadé que Saint-Pétersbourg a toutes ses chances de revenir sur le devant de la scène culturelle et artistique. Crédit Photo : ITAR-TASS

Marat Guelman garde son optimisme et est persuadé que Saint-Pétersbourg a toutes ses chances de revenir sur le devant de la scène culturelle et artistique. Crédit Photo : ITAR-TASS

Le 29 mars à Saint-Pétersbourg dans l’espace créatif Tkatchi (Centre d’art contemporain, avec sa galerie et son café) s’est ouverte la sulfureuse exposition Icons. Marat Guelman fait le constat de la séparation entre le pouvoir et les fondamentalistes.

ICONS, ce sont 25 artistes contemporains russes qui revisitent les sujets bibliques dans l’intention donner une version contemporaine de l’art religieux.

L’histoire de cette exposition est pleine de rebondissements. Le célèbre galeriste, conservateur et directeur du musée d’art contemporain de Perm Marat Guelman devait la présenter à Saint-Pétersbourg en novembre dernier mais les organisateurs locaux Rizzordi Art Foundation, lui ont demandé de la reporter d’un an en raison de la conjoncture défavorable et des désaccords avec la municipalité.

Auparavant, lors de son ouverture en mai 2012 à Krasnodar, le vernissage d’Icons a été troublé par une procession de la communauté orthodoxe, des interventions de cosaques, des communistes, etc...

Mais Marat Guelman garde son optimisme et est persuadé que Saint-Pétersbourg a toutes ses chances de revenir sur le devant de la scène culturelle et artistique.

Cet automne, vous avez dû renoncer à présenter l’exposition à Saint-Pétersbourg. Aujourd’hui, vous fêtez votre victoire ?

La rapport de l’Église et de l’art, c’est une longue histoire, qui date de plusieurs siècles. Il fut un temps, où l’Eglise reniait les tableaux de Nikolaï Gay et de Caravage. A différentes époques, le fondamentalisme prenait le dessus, mais jamais définitivement.

Pouvez-vous déterminer un moment charnière ?

Il est récent. À un moment, l’obscurantisme a atteint son apogée. Avec l’agression d’Artem Souslov, organisateur du spectacle « Lolita ». Le milieu intellectuel et artistique pétersbourgeois s’est réveillé et a pris la parole.

Il a suffi que le directeur de l’Ermitage Mikhaïl Piotrovski fasse une déclaration pour que le député « réactionnaire » Milonov recule d’un pas. C’est à ce moment que les autorités de la ville ont compris que si elles continuaient à prendre le parti des obscurantistes, le milieu culturel allait leur tourner le dos.

Pourtant le gouverneur de la ville Sergueï Poltavtchenko n’a pas daigné répondre à votre invitation à l’exposition.

Malgré tout, je sens un grand changement dans l’atmosphère. Pour Saint-Pétersbourg, c’est un point extrêmement important : l’alliance de l’obscurantisme et du pouvoir est rompue. Il faut dire aussi que cette exposition n’a rien de scandaleux.

L’approche est plutôt scientifique et il n’y a aucun élément de protestation. Le texte du catalogue a d’ailleurs été rédigé en collaboration avec de gens de l’Église.

Cette exposition ne vise pas à transformer l’art religieux, au contraire, c’est un constat, un inventaire. Par exemple, pour Gocha Ostretsov, l’Evangile est comme un monument littéraire et il l’illustre. Pour Dmitri Vroubel, qui est profondément croyant, les Evangiles sont les « news » d’aujourd’hui.

Chaque jour, il lit une strophe et l’analyse en lui trouvant des correspondances en image. Le collectif Recycle et Goutov eux, s’intéressent davantage aux auteurs des icônes qu’aux sujets représentés.

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Certains prêtres ont vu l’exposition et l’ont apprécié. Pourquoi ne se prononcent-ils pas ?

Il existe au sein de l’Église, un mouvement humaniste très fort, mais malheureusement il n’est pas en vogue actuellement. Face à Icons, les prêtres se divisent en trois catégories. Ceux qui sont venus voir l’exposition, aucun d’entre eux n’a dit qu’elle était mauvaise.

Ceux qui ne sont pas venus et ne viendront pas et qui pensent que l’artiste contemporain ne doit pas toucher au thème sacré. Et les derniers qui n’ont rien vu et n’ont aucune intention de voir et qu’on entend plus que les autres.

Le deuxième groupe, il faut l’informer. Jusqu’au XVI siècle en Russie, il n’y avait pas d’autre art que l’art religieux, puis jusqu’au XIX siècle, l’art mondain et sacré avançaient côte à côte. Quand le grand Mikhaïl Vroubel peignait les cathédrales, il était en quelque sorte un « avant-gardiste » de son temps.

Et puis interdire à un artiste de toucher au thème religieux est tout simplement impossible. Les icônes russes, à l’instar de la sculpture grecque, appartiennent au monde entier.

L’espace Tkatchi essaie de mettre en place un cycle de débats: une table ronde va être organisée avec la présence des différentes parties. Ce n’est pas moi l’organisateur, mais je suis prêts à y participer.

Et les obscurantistes seront-ils autorisés à participer ?

Il faut accepter tout le monde. Par contre, on ne peut discuter qu’avec ceux qui sont prêts à le faire. L’obscurantisme, ce n’est pas un problème de conservatisme, mais d’intolérance. L’obscurantiste est une personne qui considère qu’il faut éliminer tout ce qui ne correspond pas à sa vision du monde.

Pourquoi, aujourd’hui en Russie, il y a tant de mouvements populaires visant à interdire, à limiter ?

Prenons la presse, vous constaterez que le mot « modernisation » à disparu des journaux. Avant, il faisait rire ou sourire, mais les gens qui se servaient de ce terme étaient présents dans le paysage public. Aujourd’hui, tout cela a disparu. Le nouveau message du pouvoir est le « retour en arrière ». Peu importe vers quoi.

Les communistes parlent de retour au régime stalinien, Poutine, à l’époque de Stolypine. Tous se tournent vers le passé. La tendance actuelle est le retour aux traditions. Mais, toutes les traditions ne sont pas bonnes à reprendre.

Original publié dans Izvestia

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