Comprendre l’esprit de l’Expedition et les cadeaux de l’ennui

Crédit photo : Artem Zagorodnov

Crédit photo : Artem Zagorodnov

Sur la route vers le lac Baïkal avec l’équipe en tête, Artem Zagorodnov découvre une certaine paix intérieure

Pendant notre longue course déchaînée de la ville de Ruyan au lac Baïkal, nous avons rencontré certains problèmes avec notre voiture et avons donc dû faire un arrêt de deux heures dans une station-service entre le kraï de Krasnoïarsk (la plus grande région de Russie après que trois régions ont été réunies dans un référendum en 2004, la capitale porte le même nom) et la région d’Irkoutsk (qui borde le lac Baïkal).

Tandis que certains membres de l’équipe étaient en train d’enlever les roues de l’un des tout terrain et plongeaient en dessous du véhicule par un temps comme d’habitude glacial, j’ai eu la chance de prendre un repas chaud composé d’un borchtch et de pelmenis (raviolis à la viande) en compagnie du capitaine de l’équipe, Sergueï.

Il est difficile d’imaginer n’importe qui endurer une telle aventure de même que les coûts financiers sans se poser une question évidente : Pourquoi ? Pourquoi les organisateurs envoient-ils des participants dans une course folle à travers tout le pays année après année en dépensant plus d’un million de dollars et en encourant tous ces risques ?

Quel est le but de passer des nuits inconfortables et de ne pas se doucher pendant deux semaines en manquant la plupart des sites le long de la route à cause de l’extrême fatigue et du manque de temps ? Le capitaine de l’équipe qui a pris la première place dans presque toutes les compétitions jusqu’à présent me semble être une bonne personne à interroger.

La quête de Sergueï est personnelle. Il a participé à l’Expedition trois ans auparavant et son équipe n’a pas gagné. Il a pris cet échec à cœur.

« Nous n’avions pas vraiment idée de ce que nous faisions. Dès le début, nous avons mis ensemble les mauvaises personnes, le mauvais équipement et n’avions pas vraiment de stratégie. Le temps que nous nous en rendions compte et la compétition était terminée. Cette année, nous voulons sauver l’honneur et montrer aux organisateurs de quoi nous sommes capables ».

En prenant du recul par rapport à la compétition, Sergueï admet que c’est un drôle de mélange.

« Ce n’est pas vraiment du tourisme et ce n’est pas vraiment un sport, c’est à part. C’est trop extrême pour du tourisme et trop compliqué pour du sport. Dans le sport, il existe des critères quantitatifs bien établis. Ici, les règles sont volontairement floues et se rajoutent au cours de la compétition. Et il y a cet étrange système de vote : à la fin de la compétition, les équipes vont voter pour attribuer des points supplémentaires. Pour moi le plus important sont les parties objectives de la compétition ; je veux être le plus rapide et le meilleur en navigation à chaque étape ».

« Ils essaient d’attirer des athlètes de premier ordre chaque année pour consolider la marque. S’ils faisaient juste une simple course à travers le pays, il y aurait beaucoup plus de participants… mais alors, ils ne pourraient plus attirer la crème des coureurs automobiles », a expliqué Sergueï.

Le fondateur de l’Expedition, Vladimir Kravtsov, a partagé sa propre vision lors de la conférence de presse la veille à Ruyan : « Si la Chine avait un plan pour intégrer Taiwan et ensuite l’Extrême-Orient russe et la Sibérie, alors nous devrions avoir un plan pour garder le pays soudé. C’est ce que nous essayons de faire ». Kravtsov dont les objectifs, comme toujours, ne se limitent pas aux simples relations publiques.

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Je me suis rendu compte au cours du dîner que malgré l’approche un peu hard de Sergueï, Cosmos était l’unique équipe avec laquelle j’ai voyagé jusqu’à présent qui emporte avec elle de la nourriture faite maison. Nous avons profité d’une soupe bien chaude d’un thermos, alors que nous roulions à toute vitesse sur les routes gelées de la Sibérie. Chaque repas commence avec un minutieux lavage des mains. Cette équipe a abordé la compétition d’une façon bien organisée et cultivée.

Pendant que l’équipe achevait ses réparations, nous avons terminé notre repas et nous sommes élancés dans l’obscurité. J’ai remarqué un bâtiment tout proche avec un panneau en néon « Motel » sur le toit. Je les ai remarqués tout au long du voyage, il semble qu’ils soient apparus ces cinq dernières années.

Il existe enfin en Russie des petits hôtels bon marché et standardisés en bords de route qui offrent une hygiène et un confort de base. Je meurs d’envie d’en essayer un pour pouvoir le comparer aux motels américains. « Nous pouvons vous laisser ici si vous voulez », m’a lancé malicieusement Dima, un membre de l’équipe. J’ai décliné l’offre, le lac Baïkal était à moins d’un jour de nous.

Rouler à travers des blizzards aveuglants, faire des sorties de route et aider d’autres voitures à s’y remettre étaient devenus notre quotidien. Pour un reporter, l’un des plus grands facteurs psychologiques à traiter lors de ce voyage était tout simplement l’ennui. Je n’arrive pas à lire en voiture et les batteries de tous mes appareils électroniques s’épuisent assez rapidement.

Les équipes avec lesquelles j’ai voyagé n’ont pas été enthousiastes à l’idée de me confier des tâches de conduite ou de navigation. Une fois que mon blog était écrit et que j’avais pris des photos, il me restait de longs moments sans avoir rien à faire. Même regarder par la fenêtre devient extrêmement répétitif.

Je me rends compte que c’est complètement différent des autres voyages en voiture que j’ai déjà faits. Dans la plupart de mes voyages, je sens plus ou moins que je contrôle mon destin. J’ai souvent des petites victoires auxquelles je peux m’attendre : un repas chaud, une nuit dans un motel, ou un site vers lequel je voyage.

Lors de ce voyage, espérer une route barrée est à la fois naïf et égoïste. Cependant, en tant qu’observateur, il n’y a rien d’autre à faire que rester assis dans la voiture à regarder défiler le paysage. Cet ennui sans fin s’empare de vous en quelque sorte, mais, chose étrange, cela rend les choses plus supportables. Ironiquement lorsque je m’apprête à être dans cet état dans les moments à venir, je me trouve moins tendu et impatient que lors des autres voyages plus faciles.

Ce voyage est l’affirmation du discours prononcé à la remise des diplômes au College Dartmouth par le regretté poète Joseph Brodsky (Sur l’ennui) où il affirme que le collège ne parvient pas à préparer les étudiants à la chose la plus importante qu’ils vont sans doute rencontrer le reste de leur vie : l’ennui. Il dit qu’il y a deux façons de le gérer : soit le combattre avec des intrigues, soit tout simplement l’accepter.

Retour sur la route à présent… 

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