Apprendre à aimer la steppe kazakhe

Je me suis réveillé juste avant de traverser la frontière vers le Kazakhstan, non loin de la ville de Tchéliabinsk au-dessus de laquelle a récemment explosé une météorite. Crédit : Artem Zagorodnov

Je me suis réveillé juste avant de traverser la frontière vers le Kazakhstan, non loin de la ville de Tchéliabinsk au-dessus de laquelle a récemment explosé une météorite. Crédit : Artem Zagorodnov

J’ai découvert que les Kazakhs ne prennent pas notre nouvelle union douanière comme un prétexte pour être laxiste au passage de la frontière, pas plus qu’ils en ont quelque chose à faire du rouble russe. Mais une tempête de neige dans la steppe nous a permis de passer une nuit confortable dans un abri.

Ça a été une journée intensive, mais vraiment gratifiante. En fait, gratifiante pour de mauvaises raisons, laissez-moi reprendre du début.

Depuis mon dernier article, Alexeï et Evguéni ont, tour à tour, réalisé un parcours héroïque à travers les monts de l’Oural pendant que je dormais paisiblement sur le siège arrière. Je me suis offert quelques verres de vodka et un de mes films préférés, Monsieur Schmidt avec Jack Nicholson et Kathy Bates, avant de piquer du nez pendant que nous traversions l’obscurité à toute allure. Mes compagnons de route semblaient trouver ma façon mi-russe mi-américaine de tromper l’ennui et d’essayer de me sentir à la maison quelque peu amusante.

Du point de vue orthopédique, mes genoux ont finalement cessé de me faire mal après être restés dans la même position pendant presque vingt-quatre heures (j’ai de la chance de ne pas avoir de douleurs au dos comme beaucoup d’autres) et j’ai appris à dormir, et même rêver, sur le siège arrière d’une voiture comme si j’étais dans mon propre lit.

Je me suis réveillé juste avant de traverser la frontière vers le Kazakhstan, non loin de la ville de Tchéliabinsk au-dessus de laquelle a récemment explosé une météorite (je n’ai pas pu m’arrêter pour ramasser quelques fragments en vue de les revendre à Moscou, malheureusement). Traverser la frontière a été étonnamment rapide.

En fait, jusqu’à présent, mon unique rencontre avec la loi pendant ce voyage a eu lieu hier, lorsqu’une patrouille nous a demander de nous arrêter. Le policier nous a dit que nous n’avions commis aucune infraction, mais que ses collègues et lui étaient curieux du genre d’expédition que nous faisions. Au final, ils nous ont souhaité bonne route.

Cependant, j’ai découvert que les Kazakhs ne prennent pas notre nouvelle union douanière et l’espace économique eurasiatique comme un prétexte pour être laxistes à la frontière. Nos passeports et nos affaires ont été scrupuleusement examinés. Nous avons aussi dû donner des détails sur la durée de notre séjour dans le pays, notre but et notre destination. Nous avons ensuite dû acheter une assurance pour nos véhicules. Une demi-heure plus tard, nous avons été mystérieusement arrêtés et conviés à payer « un enregistrement » (nous n’avons jamais découvert ce que nous avons réellement payé).

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Je voudrais présenter mes excuses aux stations-service russes à propos desquelles j’ai déjà écrit. Les stations-service au Kazakhstan ne semblent accepter aucun paiement électronique et quand vous voulez payer avec une carte visa, on vous regarde comme si vous débarquiez d’une autre planète ! Elles ne fournissent ni plats chauds, ni d’autres services, seulement une large gamme d’alcools.

Les « toilettes » sont souvent dans un autre petit bâtiment et se composent d’un simple trou dans le sol. Le pire, c’est qu’ils n’acceptent pas les roubles russes. Nous avons essayé trois stations avant qu’un sympathique client accepte de nous échanger nos roubles pour de la monnaie locale et nous avons pu enfin faire le plein (nous étions presque à sec).

Nous étions si lessivés par cette entrée compliquée dans le pays que nous n’avons pas directement remarqué la tempête apocalyptique de neige façon kazakhe, équivalent en blizzard de l’ouragan Katrina, recouvrir la steppe. À l’une des stations-service, j’ai fait l’erreur de rester debout sur une dalle (glissante) de marbre et, contre mon gré, je me suis retrouvé emporté par le vent. Et je ne pouvais m’accrocher à rien au milieu des bourasques.

Toutefois, nous étions toujours sous pression pour trouver la fusée, et mon équipe allait de l’avant aussi vite qu’elle le pouvait. A un certain moment, la visibilité sur la route est devenue si mauvaise qu’on ne voyait plus rien devant nous. Mais ils insistaient pour doubler les camions et les voitures qui roulaient trop lentement, ce qui signifiait emprunter la bande en sens inverse. Cet épisode a probablement été la chose la plus effrayante de toute ma vie.

Evguéni, assis avec moi à l’arrière, m’a dit : « On ferait mieux de boucler nos ceintures ». Bientôt, après une accalmie temporaire, notre chauffeur a tourné sur la gauche un peu trop brusquement et il a perdu le contrôle du véhicule qui a glissé de droite à gauche avant de finalement finir sa course dans le fossé en bord de route. Nous allions assez lentement pour que la voiture ne soit pas abîmée. Heureusement, la voiture ne s'est pas retoournée et les autres membres de notre équipe sont venus pour la tracter hors du fossé. Après ça, nous portions tous notre ceinture. Nous avons aussi tous commencé à fumer. Même les non fumeurs s’y sont mis. Notre chauffeur nous a annoncé que cet incident l’avait réveillé et qu’il serait « plus prudent à partir de maintenant ».

Je rassure souvent les personnes qui ont peur de l’avion en leur disant que le trajet en voiture jusqu’à l’aéroport est statistiquement cent fois plus dangereux que leur vol, quelle que soitla destination et donc, lorsqu’ils ont décollé, ils n’ont plus aucun souci à se faire. Cet accident me la rappelle plus que jamais.

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Nous avons continué notre route une fois la nuit tombée. L’équipe n’avait pas pris un seul repas chaud depuis la veille au matin, et ma faim a été satisfaite par une barre Snickers.

Parfois, après le crépuscule, nous apprenions que des fusées avaient été trouvées par des rivaux et qu’il était probable que notre équipe faillisse à sa mission. Leur stratégie secrète (dont je vous ferai part dès que j’en aurai la permission) a plus de chances d’échouer.

Dans l’obscurité et la neige, nous avons soudain été arrêtés par un officier de police armé qui nous a dit que la route était fermée plus loin pour cause de mauvais temps. La chasse à la fusée devra donc être remise à demain. Alors que les autres étaient bouleversés par cette nouvelle, j’étais intérieurement enchanté. Une douche chaude ! Un lit rien que pour moi ! Internet ? Des films ? Peut-être que j’allais même pouvoir changer de vêtements…

J’étais heureux comme un enfant, ce que les autres ont tout de suite remarqué. J’étais impatient et concentré pour être sûr que nous trouverions un hôtel pour la nuit. Je me suis précipité vers le premier hôtel que nous avons croisé, mais il n’y avait plus de place. J’ai ensuite noté le nom et l’adresse de tous les hôtels à proximité.

Après avoir appris que celui que nous avions choisi ne prenait ni les cartes de crédit, ni les roubles russes, j’ai donc emmené l’équipe à la gare ferrovière où se trouvait le seul distributeur d’argent de la ville. Quand il s’agit de trouver de quoi dormir et se détendre, je deviens tout à coup étonnamment efficace.

Nous avons finalement pu boire et prendre un repas chaud avant de gagner nos chambres respectives. Il est temps de profiter de ce petit coin de paradis. Et le meilleur de tout, c’est que je peux faire la grasse matinée parce que les routes ne rouvriront qu’après onze heures demain… Je commence à apprécier la steppe kazakhe.

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