Du sang neuf dans la littérature russe

Les écrivains classiques russes sont toujours populaires en France. Crédit : AFP/East News

Les écrivains classiques russes sont toujours populaires en France. Crédit : AFP/East News

La Russie d'Aujourd'hui a demandé à trois experts en littérature leurs avis sur les tendances de la littérature contemporaine.

Quels sont les auteurs russes les plus lus en France ?

Christine Mestre 

Directrice  du Prix Russophonie (pour la meilleure traduction de littérature russe vers le français)

Deux noms viennent à l’esprit immédiatement : Boris Akounine et Ludmila Oulitskaïa, qui a reçu l’an dernier le Prix Simone de Beauvoir. 

Il me semble important de souligner  que la littérature russe a toujours une place de choix en France. Outre la réédition régulière des classiques, on constate que les écrivains français eux-mêmes se font biographes : Emmanuel Carrère, Limonov, Myriam Anissimov qui consacre à Vassili Grossman une passionnante biographie, Dominique Fernandez. Avec Tolstoï.  

Les poètes du siècle d’argent ne sont pas oubliés : Fayard publie la magnifique biographie consacrée à Boris Pasternak par Dmitri Bykov et Le Bruit du temps, Mandelstam, mon temps, mon fauve, biographie traduite de l’allemand parue en même temps que la réédition du livre de souvenirs poignant de Nadejda Mandelstam Contre tout espoir.  

Il faut souligner le courage des éditeurs alors que tout invite à la frilosité… une nouvelle traduction des œuvres complètes d’Isaac Babel (Le Bruit du temps), le deuxième tome des œuvres en prose de Marina Tsvetaeva (Seuil), l’édition de textes exhumés d’auteurs victimes de la censure : Les Vaincus, imposante saga d’Irina Golovkina dans l’édition Les Syrtes, les œuvres de Krzyzanowski chez Verdier, les livres de Julius Margolin (Le Bruit du temps)...

Bref, une production très riche, variée et exigeante !


François Deweer

Directeur de la Librarie du Globe

Les lecteurs français sont très attachés aux grands classiques de la littérature russe des XIXe et XXe siècles. A Boulgakov du Maître et Marguerite, et à Tolstoï dont Anna Karénine est la meilleure vente toutes langues et catégories confondues, mais aussi à Dostoïevski, Gontcharov, Lermontov, Zamiatine, etc.

Une attention particulière est accordée à Marina Tsvetaieva et Anna Akhmatova, ou à Mandelstam, dont une biographie de Ralh Dutli récemment traduite a relancé l’intérêt. On notera aussi l’intérêt pour la découverte d’écrivains moins connus tels que Sigismund Krzyzanowski dont une grande partie de l’œuvre est publiée chez Verdier.

Parmi les contemporains, en tête des ventes de romans traduits du russe réalisées ces deux dernières années à la Librairie du Globe, on retrouve Andreï Kourkov, qui vit à Kiev et écrit en russe,  qui est très populaire en France en particulier. Son dernier roman Le Jardinier d’Otchakov, paru chez Liana Levi, a eu un succès à la hauteur de celui de Laitier de Nuit ou du Pingouin désormais disponibles en format de poche.

Il est suivi par des écrivains confirmés tels que Lioudmila Oulitskaïa ou par de plus jeunes auteurs comme Zakhar Prilepine dont les deux derniers livres parus chez Actes Sud, Le Singe noir et surtout Des chaussures pleines de vodka chaude ont plu aux lecteurs. Des textes plus littéraires comme La tourmente de Vladimir Sorokine ont également eu du succès.


Hélène Melat

Attachée  du Bureau du Livre à l’Ambassade de France à Moscou

Les écrivains classiques sont toujours très populaires. Parmi eux, sans doute Léo Tolstoï, Fiodor Dostoïevski et les pièces d’Anton Tchekhov.

Quant aux auteurs contemporaines, ce sont Lioudmila Oulitskaïa, Andreï Kourkov, Andreï Guelassimov, Zakhar Prilépine, Boris Akounine (série des Fandorine) et Vassili Golovanov.

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Sur les principales tendances de la littérature contemporaine russe

Christine Mestre : 

On peut parler de continuité de la tradition d’une lignée Pouchkine - Gogol - Boulgakov,  une  littérature fantastique ou flirtant avec le fantastique : Iouri Bouïda, (Epitre à ma main gauche), Vladislav Otrochenko (Mes treize oncles), Andreï Kourkov (Le Jardinier d’Otchakov),  Vladimir Sorokine (La Tourmente), Alexandre Seline (Je ne te mens jamais) etc. 

Une préoccupation sociale et politique, au centre de l’œuvre chez Zakhar Prilepine, de plus en plus présente chez de nombreux auteurs : Golovanov, Ossipov, Kotcherguine... 


François Deweer :

La littérature russe contemporaine est très diverse et les éditeurs russes continuent à publier de nouveaux auteurs malgré la crise que traverse le marché du livre. Selon moi les principales lignes de faille sont liées à des différences de rapport au style et aux genres, à des enjeux générationnels et au degré d’engagement politique et citoyen de l’écrivain dans la société russe contemporaine.

On pourrait ainsi en faire un portrait à plusieurs dimensions qui donnerait des éléments de réflexions sans pour autant la décrire dans toute sa complexité. 


Hélène Melat :

On voit maintenant beaucoup d’autobiographies et de réflexions sur le XXe siècle, en particulier les années staliniennes, retour de la critique sociale via une écriture réaliste (Zakhar Prilepine, Roman Sentchine).

En plus, on a moins de textes provocateurs et expérimentaux comme au début des années 90.

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S‘il y avait un livre « russe » récent à lire, vous conseilleriez...

Christine Mestre : 

Deux ! : Boris Pasternak (1) par Dmitri Bykov. Le livre est récent, le sujet l’est moins… C’est un livre époustouflant, magnifiquement traduit. Espace et labyrinthes (2) de Vassili Golovanov. Sa démarche est singulière, sa quête universelle.  


François Deweer :

Le dernier livre de Nicolas Werth La route de la Kolyma (3), récit de voyage de l’historien de l’Union Soviétique Stalinienne à Magadan et sa rencontre avec des survivants du Goulag. Un livre très personnel et remarquablement bien écrit.


Hélène Melat :

Je conseille de lire L’Île ou Apologie des voyages insensés (paru dans l’édition Verdier en 2002) de Vassili Golovanov. En outre, autre livre très intéressant : Le train zéro (4) (Don Domino en russe) de Iouri Bouïda (1993).

   

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