Sorokine, le poids historique

Crédit photo : ITAR-TASS

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Cette année, 10 écrivains représentant 9 pays sont en lice pour le prix Booker. Vladimir Sorokine défend la littérature russe. C’est un choix justifié. Selon moi, Sorokine est le seul, mis à part peut-être Fazil Iskander, qui mérite non seulement le prix Booker mais aussi le prix Nobel.

Beaucoup n’aiment pas Sorokine, certains le détestent, la plupart ne le comprennent pas, faisant l’amalgame entre l’auteur et ses héros littéraires. Sorokine, à l’instar d’un Tarantino, a su élaborer sa « grammaire de la violence » pour toucher ses lecteurs et manipuler leur inconscient.

« J’ai toujours écrit sur la métaphysique russe », a avoué Sorokine. Cette discipline qui dissèque ce qui est « au-delà de la physique », la réalité fondamentale, immuable, invisible à l’œil nu non torturé. Dans ce royaume obscur des formes éternelles, en platonicien convaincu, Vladimir Sorokine traque l’archétype de la nation, aidé dans cette tâche, par sa nature révoltée, qui le pousse à être aux prises constante avec le pouvoir.

Sorokine est l’équivalent, pour la nouvelle génération littéraire, de ce que Soljenitsine a pu être pour celle des années 60. Si Soljenitsine faisait resurgir le passé, Sorokine se concentre sur le futur. L’un cherchait les racines de la tragédie, l’autre l’anticipe.

Mais le dénominateur commun reste la Vérité. Pour Soljenitsine, « ne pas vivre dans le mensonge », c’est révéler ce que nous cache le pouvoir. Pour Sorokine, c’est révéler ce qui se cache derrière le langage. Sur ce point, leurs chemins se séparent à jamais, car si Soljenitsine avait la capacité de parler avec le temps, Sorokine, lui, à la capacité de l’écouter.

Sorokine pense par strates et écrit par cycles. Il décèle le nerf de l’époque et le triture jusqu’à ce que la douleur cesse. Si dans ses premiers romans (dont les meilleurs sont Le trentième amour de Marina et La norme), il décortiquait la sémiotique du totalitarisme et les mécanismes linguistiques de la répression, ces dernières années, il  s’est éloigné de ces brillantes expérimentations conceptuelles pour se tourner vers l’utopie de la superpuissance.

En en énonçant les règles dans La journée d’un opritchnik, Sorokine brode au fil des pages un cauchemar patriotique aux accents chinois. Comme Swift et Orwell, ou plutôt comme les frères Strougatski, il tourne en dérision ce qui est familier et réinvente le fantastique. En compressant en un bloc cinq siècles d’histoire, Sorokine décrit un quotidien trempé dans l’éternité. La vie coulée dans le seul moule qui soit possible est condamnée à durer éternellement. Du moins jusqu’au jour tragique où le pétrole aura tari. L’après, il le raconte dans son dernier roman La tourmente.

S’inspirant de la nouvelle de Léon TolstoïLe maître et le serviteur, Sorokine dégaine de son arsenal stylistique, son arme de prédilection : la métaphore littérale. Ainsi, la petitesse humaine dans la littérature russe est prise au mot et le héros rapetissé jusqu’à tenir dans une assiette, se saoûler d’un dé à coudre, tout en jurant comme un vrai moujik.

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Les personnages de La tourmente marchent nuit et jour dans le blizzard, passent leur vie dans cette lutte, remplie de rebondissements, de rêves torturés, d’histoires amoureuses, de délires psychédéliques et de réflexions sur la nature du bien et du mal. Le paysage ne change jamais, comme dans le métro.

Tandis que le but du voyage s’efface peu à peu, l’essentiel reste de ne pas perdre le chemin, qui devient de moins en moins visible. Dans cette atmosphère post-apocalyptique, tout le monde s’agite, mais personne n’avance.

Cette oxymore était déjà présente dans son œuvre de jeunesse La queue. La tourmente est plus mature. Cette tempête infinie, insensible, semble être un obstacle naturel, physique, mais se mue en une réflexion métaphysique. Cachant la route, elle empêche d’atteindre son but autant que de revenir en arrière.

Dans ce petit chef d’œuvre, Sorokine ne fait pas que profaner la grande littérature, il la compile. Le cocher « Graillonneux » représente le peuple, l’éternel moujik. Docteur Garine, le philantrope libéral, s’accroche à ses principes et porte l’antidote contre une épidémie venue d’Amérique latine qui transforme les gens en zombies. Sur sa route, il doit traverser toutes les épreuves du héros pensant.

Il s’adonne à la passion, se lie d’amitié, se bagarre, cherche la rédemption et la trouve dans d’atroces souffrances. Dans un délire psychédélique, dû à une drogue bizarre, il se retrouve aux enfers à bouillir dans un chaudron d’huile. Affres inévitables. Ni la confession publique, ni la fervente prière, ni les vaines menaces ne peuvent le sauver. Mais une fois revenu de son trip, Garine éprouve l’extase de la renaissance et court racheter deux doses.

Mais la tourmente ne s’est pas calmée, le cocher est gelé, le médecin n’arrivera pas à destination. L’espace isolé par la neige devient insondable. Comme tous les derniers opus de Sorokine, La tourmente se termine sur des notes chinoises avec l’entrée du nouveau maître sur un cheval à trois étages.

Pour apprécier pleinement la fantasmagorie de Sorokine, il faut connaître les classiques russes, qu’il excelle à styliser et à réincarner. La traduction de ses livres est tâche difficile mais pas impossible lorsqu’on voit le succès de ses romans à l’étranger, surtout dans les pays qui ont déjà l’expérience du totalitarisme, comme l’Allemagne, l’Autriche et le Japon.

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