Srebrenica : la « justice sans frontières » face au mur des réalités

11 juillet 2015 : Une femme pleure parmi les tombes du mémorial de Potočari, près de Srebrenica, en Bosnie-Herzégovine.

11 juillet 2015 : Une femme pleure parmi les tombes du mémorial de Potočari, près de Srebrenica, en Bosnie-Herzégovine.

Reuters
Alors que le monde commémorait le 20ème anniversaire du massacre de milliers de Musulmans bosniaques par les forces serbes dans la ville bosniaque de Srebrenica en 1995, la Russie s’est une fois de plus opposée frontalement à l’Occident. Dépeignant l’approche occidentale comme une « justice sélective », Moscou a opposé son veto à une résolution britannique à l’ONU qui qualifiait ces tueries de masse de génocide.

Moscou a proposé une motion alternative, décrite comme plus « équilibrée » et non « motivée politiquement », mais elle n’a pas été acceptée. Cette controverse met en évidence le fait que le concept de « justice sans frontières » continue d’être mis en échec par les conflits d’intérêts des grandes puissances.

L’initiative du gouvernement britannique visait à reconnaître comme un acte de génocide le meurtre d’environ 8 000 Musulmans, hommes et jeunes garçons, dans la « zone sécurisée » de l’ONU de Srebrenica par des forces serbes de Bosnie sur une période de 11 jours en juin 1995, durant la guerre en Bosnie-Herzégovine.

Durant la session du Conseil de Sécurité des Nations unies, l’ambassadeur russe Vitaly Tchourkine a appelé à un moment de silence pour honorer les victimes des « crimes atroces » commis dans et aux alentours de Srebrenica ; une distinction capitale qui a marqué la divergence entre la Russie et les dix Etats membres du Conseil qui ont voté en faveur de la résolution, car Tchourkine avait délibérément évité de faire directement référence au massacre, et se référait à un contexte plus large.

Dans cette zone particulière, « dans et aux alentours de Srebrenica », 43 villages serbes avaient été brûlés et des centaines de leurs habitants massacrés trois ans plus tôt, alors que les Musulmans locaux se vengeaient de la campagne de nettoyage ethnique entreprise par les Serbes de Bosnie dans l’est du pays en 1992 et 1993.

Après le veto, la Russie a été présentée comme le méchant de l’affaire par les médias occidentaux, et accusée de vouloir réécrire l’histoire de la guerre de Bosnie. Quelle est la valeur de ces accusations ? Le concept de « justice sans frontières » peut-il réellement servir de fondement au droit international ?

Les experts russes interrogés par RBTH sont partagés dans leur évaluation des événements. L’analyste politique et personnalité publique Sergueï Stankevitch, expert réputé de la Fondation Anatoly Sobtchak, a fait le commentaire suivant :

« Nous ne devrions pas utiliser si facilement la notion de ‘génocide’, c’est une catégorie légale très grave. Il faut l’utiliser avec prudence. Ce à quoi nous avons assisté durant la guerre des Balkans était un nettoyage ethnique et un crime contre l’humanité. C’est une description plus exacte des évènements. Ces crimes doivent être étudiés et punis, mais le traitement doit être égal pour tous, et nous ne devrions pas faire des Serbes les uniques coupables. Ce serait une justice sélective. »

« Je ne pense pas que la Russie essaye de se faire l’avocate des Serbes. La Russie n’insiste que sur un point : on ne devrait pas se concentrer uniquement sur les Serbes, et l’enquête devrait concerner tous les camps impliqués dans le nettoyage ethnique des Balkans. Si nous adoptons une approche multilatérale, nous pourrons faire la justice, au lieu de mettre en place un procès politique », a ajouté l’expert.

L’appel à la prudence de Stankevitch avec le mot « génocide » ne convainc par un autre expert, parfaitement au fait de la réalité du terrain. Sergueï Gryzounov, ancien directeur du bureau Balkans de RIA Novosti, témoin oculaire de la guerre et ami proche de l’ambassadeur russe aux Nations Unies Vitaly Tchourkine, affirme que rien ne permet de prouver de façon définitive l’innocence de l’un des camps. Voici sa déclaration à RBTH :

« De vrais actes de génocide ont été commis par des Serbes de Bosnie contre les Musulmans locaux. Pour être juste, personne n’est innocent : ni les Croates de Bosnie, ni les Serbes et les Musulmans locaux. Tous ont été impliqués dans des crimes. À cet égard, Srebrenica était un acte de génocide. »

Parallèlement, Nikita Bondarev, expert de l’Institut Russe d’Etudes Stratégiques, doute du nombre de victimes de Srebrenica. D’après Bondarev, le nombre de 8 000 victimes est une énorme exagération, car les experts légistes internationaux n’ont à ce jour identifié les restes que de 3 500 à 4 000 victimes.

La controverse actuelle autour du vote aux Nations unies met en évidence la nature controversée de la « justice sans frontière », alors que les intérêts géopolitiques des grandes puissances n’ont jamais été aussi divergents. Les Etats-Unis, par exemple, refusent la légitimité de la Cour pénale internationale, de peur d’être poursuivis pour des crimes contre l’humanité durant leurs campagnes militaires en Afghanistan (tout particulièrement en ce qui concerne les enfants innocents tués dans des frappes de drones), en Irak et en Libye.

Les autres nations sont tout aussi peu enclines à accepter l’idée d’une « justice sans frontières », en particulier car elles pourraient être jugées de façon rétroactive. Le Japon pourrait craindre des poursuites de Pékin pour le massacre de 31 millions de Chinois durant la Seconde Guerre mondiale. Jusqu’à présent, ces massacres n’ont pas été qualifiés de génocide.

Le cas de Srebrenica, comme le reste de la guerre de Bosnie, demeure un sujet controversé. Alors que la Russie regagne lentement son rôle historique de protecteur de la Serbie et tente d’améliorer son image dans la région des Balkans en général, les conflits avec l’Occident sur la culpabilité et le partage des responsabilités pour les tragédies des années 1990 semblent inévitables.

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