À la conquête des toits de Saint-Pétersbourg

Grigori Koubatiane
De nombreux habitants de Saint-Pétersbourg ignorent qu’un monde existe au-dessus d’eux – toute une sous-culture se consacre à passer du temps sur les toits de la ville. Ils sont nombreux à gagner leur vie grâce à leur passion, mais ce qui les attire le plus est la vue incroyable sur la ville, impossible à apercevoir d’en bas.

RBTH ne cautionne pas cette activité et cet article ne constitue aucunement une approbation du « roofing ». Cette activité peut être très dangereuse. Toute participation se fait à vos risques et périls.

Une cour dans la rue Gorokhovaïa. Le roofer Sergueï sort un trousseau de clefs, trouve la bonne du premier coup et la place sur la serrure de l’interphone. La porte fait un « bip » et nous entrons dans le vaste hall défraîchi d’une maison prérévolutionnaire. Elle n’a pas d’ascenseur, mais les marches sont basses et la montée facile.

La porte du grenier est scellée, mais les bandes de sécurité décollées ne sont qu’un apparat. Nous entrons dans la salle sombre. L’écran du téléphone éclaire les poutres basses du plafond, les vieux tuyaux et les chiffons. Par une minuscule fenêtre, nous sortons sur le toit.

« Voici le Toit du monde ! » annonce Sergueï solennellement. Une vue imprenable s’ouvre sur la cathédrale Saint-Isaac et l’Amirauté. D’ici, nous pouvons admirer la place du Palais et la colonne d’Alexandre. Au loin, on aperçoit les grues des chantiers navals. Tout le centre-ville est sous nos yeux.

Sergueï, 40 ans, et son ami Konstantin, 27 ans, ont convaincu les résidents de l’immeuble, fait faire les clefs et posé un plancher pour éviter de faire grincer le toit sous leurs pieds. Nous avançons sur le plancher en bois en tenant la rampe, puis, par un escalier métallique, montons à la tour d’observation que les deux amis ont entièrement remise en état.

Le Toit du monde avec ses propres mains

Sergueï et Konstantin ont repeint les murs de la tour, installé des fenêtres, accroché des rideaux et installé l’électricité. Crédit : Grigori Koubatiane

Pendant le siège de Leningrad lors de la Seconde Guerre mondiale, ces tours servaient à surveiller l’aviation ennemie. Les écoliers et les jeunes femmes y montaient pour regarder où tombaient les bombes incendiaires. Grâce aux téléphones installés dans les tours, ils envoyaient des informations aux brigades chargées d’éteindre les incendies. La ville comptait une centaine de ces tours, mais toutes sont désormais dans un piètre état – les vitres sont brisées, les murs défraîchis, les rampes métalliques des barrières cassées.

Sergueï et Konstantin ont repeint les murs de la tour, installé des fenêtres et des portes, posé le plancher et apporté un canapé pour s’asseoir, mais aussi pour dormir confortablement, accroché des rideaux et installé l’électricité. Ils ont même planté des fleurs dans des pots. Tout cela donne une petite maison bien accueillante – 4 mètres carrés de confort, pour boire un thé ou fumer le narguilé.

En journée, on peut y entendre les cloches, à midi – le coup de canon de la forteresse Pierre et Paul. On y organise des visites guidées amateurs pour les jeunes et les photographes, et même des soirées romantiques avec des fruits et du champagne. Des toilettes sèches ont même été installées dans le grenier.

Loisir semi-légal

Konstantin. Crédit : Grigori Koubatiane

Bien entendu, tout cela n’est pas tout à fait légal. Mais les résidents de l’immeuble ne s’en plaignent pas et il est difficile de savoir quelle organisation est responsable de ces tours délabrées.

Les deux hommes expliquent s’être adressés à l’office d’urbanisme, au ministère des Situations d’urgence et au conseil municipal pour savoir qui gère les tours et s’ils peuvent légaliser leur présence sur le toit. Par exemple, en louant cette tour et d’autres pour y aménager des cafés, des micro-hôtels et des terrasses d’observation. Leurs demandes sont restées sans réponse.

L’attitude de l’administration vis-à-vis des balades sur les toits est ambiguë. Un jour, elle lutte vigoureusement contre les « troubles-paix », le lendemain, elle envisage d’ouvrir les toits au public.

Vur sur l'édifice Singer (à droite) et la cathédrale Notre-Dame-de-Kazan. Crédit : Grigori Koubatiane

La ville compte plusieurs cafés légaux sur les toits et terrasses d’observation populaires, comme le mur de la forteresse Pierre et Paul et la colonnade de la cathédrale Saint-Isaac. Mais cela ne suffit pas pour répondre à la demande touristique saisonnière pour les belles vues de la ville. Le pic de popularité des toits arrive en été. En hiver et par temps pluvieux d’automne et de printemps, il y fait trop froid et le sol est glissant.

« Nous essayons de ne pas faire de bruit et nous comportons très civilement. Un jour, je faisais une visite guidée avec un groupe. On était déjà en train de descendre quand un homme est sorti de son appartement avec un marteau et s’est mis à jurer. Il pensait que nous étions des voyous. Je lui ai serré l’épaule et j’ai dit : « Qu’est-ce que tu fais ?! Les gens sont venus admirer la beauté de la ville et tu les accueilles avec un marteau !! ». Il a eu honte », raconte Sergueï.

Nous longeons une grille en fonte, semblable à celles qui décorent les ponts de la ville. Nous arrivons au bout et nous trouvons au-dessus de la place Saint-Isaac, baignée par la lumière. J’éprouve un sentiment mitigé d’extase et d’inquiétude, comme si je faisais quelque chose d’interdit.

« Tout va bien ! dit Sergueï. Ici, on peut se détendre. Tout le remue-ménage est resté en bas. Ici, c’est calme ».

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