Voyage à « Bout-du-monde-ville » : sur l'Ienisseï vers Igarka

Crédit : Peggy Lohse

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Dans son livre Le Vol, l'écrivain Viktor Astafiev surnommait Igarka « Bout-du-monde-ville ». Peggy Lohse, originaire de Dresde, a vécu un an en Sibérie. Elle a décidé de visiter cette petite ville de la région de Krasnoïarsk pour voir à quoi elle ressemblait.

Le premier navire à destination d'Igarka, à 2 800 km de Moscou, part au milieu du mois de juin. Les 1 800 kilomètres de l'Ienisseï vers le Nord prennent trois jours et le retour au Sud cinq.

La cabine de troisième classe, sur le premier pont, dispose de quatre étagères en bois, deux placards et d'une table en bois sous la fenêtre avec vue sur la rivière. Ça sent le bois et l'humidité. Aux deuxième et troisième étages, on trouve respectivement les classes « confort » et « luxe », où l'intérieur des cabines bien éclairées est en bois et bien chauffé. Avant le départ, les passagers sortent sur le pont.

Alors que certains chargent les dernières cargaisons, les autres saluent déjà de la main leurs proches restés sur le quai. Le temps est ensoleillé. Le premier navire de l'année, pour les habitants du nord, marque le début de l'été, des vacances, des rencontres et des voyages. À bord, l'humeur est excellente.

À travers la région de Krasnoïarsk

Crédit : Peggy Lohse

Le premier point d'intérêt du voyage vers Igarka sont les torrents de Kazatchinski sur l'Ienisseï. À ce niveau, le navire doit passer par une portion de fleuve très étroite, délimitée des eaux peu profondes par un lit de pierres.

Le deuxième jour, le navire passe par les îles de Vorogovskoe. Le rivage disparaît : autour du bateau, on ne voit plus que des îles de pierre. Au centre, sur les murs de l'un d'entre elles, on a peint en blanc sur un mur « La paix dans le monde » – un vœu plein d'actualité. Sur le pont supérieur, tout le monde est d'accord sur ce point.

Crédit : Peggy Lohse

On traverse ensuite Iartsevo, Bakhta, Vorogovo, Bor et Tourkhansk. Dans la journée, on rencontre sur notre chemin environ deux ou trois points d'habitation. Là où il n'y en a pas, restent seulement l'eau noire de l'Ienisseï, le ciel bleu et, toujours plus loin de nous, les rivages verts. 

Plus on avance vers le Nord, plus le monde se transforme en Ienisseï. Aux abords du cercle polaire arctique, le fleuve ressemble de plus en plus à une mer allongée.

67° de latitude nord

Igarka est une ville unique. Fondée en 1929, elle est devenue dès 1931 l'une des premières forces industrielles du nord de la région de Krasnoïarsk (Doudinka a été fondée en 1951 et Norilsk en 1953).

Igarka a été construite principalement par les prisonniers qui travaillaient depuis 1947 sur le « Chantier N°503 » : à cette époque devait être construite une voie ferrée transpolaire, dont la construction a été interrompue après la mort de Staline.

Crédit : Peggy Lohse

Les objets et les documents sur la « Route morte » se trouvent au musée local du « gel éternel ». Dans un petit bâtiment séparé, une exposition permet d'en apprendre plus sur la vie dans les camps : les baraquements, les horaires de travail, le plan des installations. Le tout grâce aux témoignages d'époque comme les photographies, les documents, et surtout les récits d'anciens détenus.

Une surprise attend les visiteurs du musée dans la dernière pièce car en effet, une partie importante des prisonniers de ce camp étaient auparavant membres de l'intelligentsia de Saint-Pétersbourg. Ils organisaient ainsi à Igarka des concerts et montaient des spectacles dans le camp. Leurs images, dessins, notes et livres sont restés au musée et racontent une autre histoire de la vie quotidienne à Igarka.


Crédit : Peggy Lohse

Mais la principale exposition du musée du Gel éternel reste celle dédiée au sol de cette région. Igarka est située derrière le cercle polaire, dans une zone de gel éternel (ou pergélisol), dans des conditions climatiques difficiles.

Venir à Igarka est possible de juin à début octobre en navire. Les horaires des bateaux sont disponibles sur le site « PassajirRetchTrans ». En hiver, on peut venir à Igarka en avion, l'information sur les vols est disponible à l'aéroport de Krasnoïarsk.

On peut s'arrêter à Igarka à l'hôtel Zapoliarie à l'adresse : 7, 1er « micro-quartier », bâtiment A, Igarka. Une autre variante est l'hôtel Laïner sur l'île Poliarniï non loin d'Igarka, à 100 mètres de l'aéroport Igarskiï, à l'adresse : Aéroport, Igarka. 

Nikita Tananaev, collaborateur du laboratoire local de l'Institut du pergélisol P.I. Melnikov, conduit régulièrement ici des excursions et monte des projets avec le musée, aussi bien pour les chercheurs venus d'Europe étudier l'état des glaces, que pour les élèves de l'école n°1 d'Igarka.

Dans les salles du haut – là où il fait encore chaud – on peut tout apprendre sur les glaces éternelles : ce que c'est, d'où elles proviennent, comment y construire des maisons et ce qu'elle nous disent du climat, de la nature et des gens.

Dans le sous-sol du musée, par contre, les visiteurs doivent s'habiller plus chaudement : ici, la température est d'environ -5°C. Le long de ces couloirs de glace, on peut voir des expositions sur les différents types de glace, de neige, de gel et de bois, ainsi que des travaux des écoliers des environs : une galerie d'images de glace, de fleurs et de baies. Ainsi se familiarisent-ils avec la terre sur laquelle ils vivent.

Crédit : Peggy Lohse

À Igarka, j'ai fait connaissance avec Svetlana et Anatoli Kazakov. Tous les deux sont nés et ont vécu toute leur vie à Igarka ; ils connaissent donc bien l'histoire de leur ville. Et malgré toutes les difficultés que le climat du Nord fait subir à ses habitants, ils aiment Igarka et rassemblent des livres, des films historiques et des photographies sur elle.

« Au départ, nos familles ne se sont pas réjouies de notre mariage », raconte Anatoli, souriant à sa femme. 

En effet, l'un descendait d'une lignée de gardiens de camps, et l'autre, de détenus. « Mais finalement tout s'est bien passé. Vous savez, à Igarka on est habitués maintenant : les officiers avec les détenus, les Russes avec les Lituaniens et les Lettons... Nous savons tous que notre ville a été fondée pendant l'une des pages les plus sombres de notre histoire », tempère-t-il.

En face du musée de la « Route morte » (« Chantier N°503 ») se dresse un monuments aux victimes de la répression. Un autre statue est dédiée aux enfants Lituaniens.

Le garçon Mitia

L'une des légendes vivantes d'Igarka était un écrivain sibérien, Viktor Astafiev, auteur du Tsar PoissonDernier SalutMaudit et tué et d'autres romans et nouvelles bien connus non seulement en Sibérie mais dans toute la Russie. Un musée à son nom y a été ouvert au sein de l'école №1. Un énorme portrait de l'écrivain en mosaïque fait face à l'école, sur le mur d'un immeuble voisin.

Crédit : Peggy Lohse

Astafiev est arrivé à Igarka dans son enfance, en 1935, avec son père et sa belle-mère. Un jour, son père s'est retrouvé à l'hôpital et sa nouvelle famille a tourné le dos au garçon. Pendant quelque temps, le futur écrivain a vagabondé avant de se retrouver dans un orphelinat.

Ces années difficiles ont joué un rôle très important dans la vie du futur écrivain. VolDernier SalutTsar Poisson : tous ces récits contiennent les souvenirs d'Astafiev sur la ville. Les thèmes principaux de ces livres seront le village et la Grande guerre patriotique.

L'écrivain a plusieurs fois visité Igarka. Des professeurs se rappellent de lui : « Il n'était pas indifférent à notre ville. Il s'y promenait avec des larmes aux yeux. Mais chaque fois, il était surpris qu'elle soit devenue très moderne. La dernière fois, il est venu à Igarka en 1999 avec des documentaristes de Saint-Pétersbourg qui tournaient un film, Chaque chose en son temps: Viktor Astafiev sur l'Ienisseï. L'écrivain n'a jamais vu le film ».

Le Nord vivant

Astafiev écrivait dans le Vol : « Qu'est-ce qu'il y a d'attirant, pour le vivant, dans cette terre presque morte ? Peut-être que tout ce qu'il y a de vivant, y compris cette lointaine ville, est apparu grâce à une loi séculaire et sage de la vie, non par caprice mais grâce à la loi justement : là-bas, on a besoin d'une telle ville ».

Crédit : Peggy Lohse

Malgré un nombre d'habitants peu élevé, beaucoup de choses s'y passent. Tant que les gens y vivront de manière active, créeront et garderont leur vie urbaine et culturelle, Igarka restera vivante. Dans quinze ans, elle fêtera ses 100 ans.

Article complet publié sur le site www.siburbia.ru

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