L’itinéraire syrien d’une étudiante russe sans histoires

Varvara Kara à l'aéroport d'Istanbul, en Turquie.

Varvara Kara à l'aéroport d'Istanbul, en Turquie.

TASS
Varvara Karaoulova, étudiante moscovite interpellée au printemps dernier à la frontière entre la Turquie et la Syrie, a été accusée de terrorisme pour sa tentative de rejoindre le groupe extrémiste Etat islamique (EI, interdit en Russie). Certains estiment qu’elle pouvait être une recruteuse. RBTH a interrogé le père de la jeune fille et ceux qui la connaissent pour tenter de comprendre ses motifs.

L’histoire de l’étudiante à l’Université de Moscou Varvara Karaoulova, qui voulait rejoindre l’EI au printemps dernier, mais qui a été interpellée à la frontière turque, a eu un développement inattendu. La jeune fille de 19 ans a été mise en examen. Des poursuites pénales ont été intentée pour préparatifs d’adhésion à une organisation terroriste (ce qui est passible d’une peine allant jusqu’à 15 ans de prison). Le 10 novembre, elle a été accusée de terrorisme pour tentative de rejoindre l’EI. Selon les médias, les enquêteurs ont trouvé la correspondance de Varvara avec un extrémiste de l’EI et la suspectent d’activités de recrutement.

En juillet 2015, lorsque la jeune fille est rentrée en Russie, l’enquête avait déclaré n’avoir aucun grief contre elle. Varvara Karaoulova a été interrogée en qualité de témoin, tandis que les deux Russes qui étaient avec elle ont été arrêtés pour tentative d’intégrer l’EI. Elle a pris une année sabbatique et a entamé une cure de réhabilitation psychologique. L’histoire semblait appartenir au passé, bien que le « phénomène de Karaoulova » ait suscité un large retentissement au sein de la société : comment cette intello, élève brillante, parlant couramment cinq langues et issue d’une famille aisée, a-t-elle pu devenir victime des recruteurs ? Toutefois, deux mois plus tard, les enquêteurs sont revenus sur l’affaire.

Elève brillante

Varvara est de ceux dont on dit que c’est « un enfant doué ». Elle remporte plusieurs concours au niveau national, reçoit une médaille d’or à la sortie du lycée pour ses études brillantes et s’inscrit sans problèmes à la chaire de culturologie de la faculté de philosophie à l’Université de Moscou. Les petits amis, les vêtements à la mode et les produits de beauté ne l’intéressent pas. « Elle était toujours vêtue d’une jupe ample et d’un T-shirt sous des habits boutonnés. Quand un garçon lui faisait la cour, elle disait toujours qu’il ne lui plaisait pas et que l’histoire n’aurait pas de suite », a raconté une amie de classe de Varvara, qui demande à RBTH de ne pas divulguer son nom. A l’école, Varvara s’entendait bien avec ses camarades de classe, mais à l’Université tout a changé. Dès la première année d’études, elle répétait qu’il n’y avait autour d’elle que « des idiots » et préférait rester seule. Presque personne n’était au courant de sa vie.

« Elle était toujours enfermée et restait à l’écart », a dit une jeune fille de son groupe à l’Université (qui requiert elle aussi l’anonymat). Les étudiants évitent de parler de Varvara. L’incident a provoqué un choc non seulement parmi les jeunes, mais également parmi les enseignants qui craignent aujourd’hui pour le prestige de la faculté et recommandent vivement aux étudiants de réduire au minimum leurs entretiens avec les journalistes. 

Les enseignants n’en savaient pas plus que leurs étudiants au sujet de Varvara. D’après Alexeï Kozyrev, vice-doyen de la faculté de philosophie pour les activités scientifiques, qui a donné des cours à son groupe en première année, elle n’avait rien de spécial par rapport aux autres. « Une jeune fille silencieuse et consciencieuse qui étudiait bien. Rien n’indiquait qu’elle s’intéressait de près à l’islam », a-t-il affirmé.

Les premiers signes sont apparus en septembre 2014, lorsque Varvara a commencé à suivre un cours spécial d’arabe et à se couvrir d’un foulard dans lequel certains ont vu un hijab. Mais dans une faculté où les adeptes de différentes religions sont très nombreux, il est difficile d’étonner quelqu’un en fréquentant des cours d’arabe ou en portant un foulard et même un hijab. Peu de temps avant son départ, Varvara a changé son prénom dans sa messagerie pour prendre celui d’Amina (le prénom de la mère du prophète Mahomet). C’était sans doute l’unique indice, pourtant trop insignifiant pour alarmer qui que ce soit. Le 27 mai elle a disparu, en laissant chez elle sa bague gravée « sauve et protège » (certains disent que l’objet ne l’avait jamais quittée avant) et sa croix orthodoxe.

« S’il vous plaît, prenez tout ce que j’ai »

Varvara a été retrouvée rapidement : son père avait des liaisons au sein du Service fédéral de sécurité (FSB) et du ministère de l’Intérieur. « Elle a un esprit très large et son aptitude aux langues lui a permis de puiser aux sources, notamment arabes », a expliqué dans une interview à RBTH le père de la jeune fille, Pavel Karaoulov. C’est pour cette raison que l’apparition dans la maison d’un Coran et l’intérêt pour l’islam n’ont pas été remarqués. D’ailleurs, outre l’islam, Varvara étudiait aussi d’autres religions. « Quand je me rendais sur les lieux, je pensais notamment qu’elle voulait aller à une fête en Turquie pour se retrouver dans le tourbillon des intérêts du monde islamique », a-t-il ajouté.

Varvara a été interpellée par les services migratoires avec d’autres Russes et il s’est avéré que la fête n’y était pour rien. « Le grand amour, c’est l’unique motif, a affirmé Pavel Karaoulov. C’était son unique homme, elle n’en a jamais eu d’autre. Mais leur communication n’était que virtuelle. Aujourd’hui, il est évident pour nous que c’est un personnage composite assemblé à partir de plusieurs personnes », a-t-il noté. Après sa fugue, Varvara a demandé à son père : « S’il vous plaît, prenez-moi tout ce que j’ai. Je demanderai ce dont j’aurai besoin ».

Succès associé à la solitude

Selon les membres de la famille de Varvara, personne ne savait que la jeune fille continuait de communiquer avec son amoureux virtuel. Pavel qualifie son arrestation d’ « erreur tragique ». L’ancien avocat de l’étudiante, Alexandre Karabanov (Varvara a refusé ses services le 10 novembre, le jour où le chef d’accusation lui a été formulé, RBTH), estime, se fondant sur son expérience, que la jeune fille était sans doute la meilleure candidate à la propagation des idées de l’EI parmi des étudiants tout aussi cultivés. Varvara était surveillée pendant tout ce temps par les services secrets, a-t-il fait remarquer : « Des témoins aussi importants qu’elle sont toujours observés. <…> Malheureusement, en tant que personne physique elle a été ramenée, mais les psys n’ont pas réussi à déraciner les idées folles de sa tête. Il serait utile de savoir à quel point elle comprenait ce qu’elle faisait ».

Pourquoi est-ce arrivé à Varvara ? Une jeune fille de son groupe pointe une crise d’adolescence un peu tardive. A 15 ans, Varvara n’a connu ni fêtes arrosées, ni visites dans des clubs, ni les nuits folles passées chez des copains. Les études, le sport et le bachotage (toujours suivi de succès) associés à la solitude, c’est tout ce qu’elle avait. Selon son père, Varvara a été victime de sa « bonté insensée » et de sa douceur. A l’occasion de son entrée à l’Université, elle a demandé un cadeau. Pas des bijoux, des gadgets ni une voiture. « Vous savez ce qu’elle a demandé ? Adopter un chiot dans un refuge. <…> Une fille comme elle ne peut pas rester indifférente à la douleur d’autrui, des enfants, des vieillards et des animaux. Et ce trait est largement exploité », a-t-il constaté. « Mais est-ce qu’elle n’a jamais vu sur Internet les vidéos d’exécutions horribles, les têtes tranchées, se demande Alexeï Kozyrev. Je pense qu’elle les a visionnées. Et après ça, vouloir coopérer avec ces gens ! ».

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