En Russie, le spectre de la censure hante le théâtre

Le spectacle Otmorozki (Les ordures), l'adaptation de la nouvelle de Zakhar Prilepine sur les groupes de jeunes révolutionnaires. Crédit : Gogol-Centre

Le spectacle Otmorozki (Les ordures), l'adaptation de la nouvelle de Zakhar Prilepine sur les groupes de jeunes révolutionnaires. Crédit : Gogol-Centre

Le théâtre d'avant-garde est menacé en Russie. Les attaques contre l'art avant-gardiste, les interdictions de pièces et de spectacles se sont multipliées dans le pays, faisant craindre un retour de la censure.

En URSS, la propagande de l'État définissait très clairement les limites de ce qui était autorisé. Les mises en scène des pièces soviétiques et des classiques russes étaient bien accueillies, mais la méthode Stanislavski était la seule à être reconnue. Les théâtres qui ne partageaient pas ce point de vue furent fermés, plusieurs metteurs en scène, parmi lesquels Vsevolod Meyerhold, furent même exécutés.

Même pendant le « dégel » de Khrouchtchev, les mises en scène du célèbre théâtre de la Taganka étaient interdites, et le metteur en scène Iouri Lioubimov fut accusé d'être « antisoviétique » et déchu de sa nationalité.

Durant la perestroïka, la Russie fut submergée par une vague de liberté : des théâtres étrangers venaient en Russie, Peter Brook et Giorgio Strehler montaient des spectacles, et la censure tomba dans l'oubli. Le théâtre s'intégrait à nouveau dans le contexte européen. La littérature occidentale et la dramaturgie contemporaine commencèrent à être mises en scène, la langue scénique fut modernisée...

Il semblerait qu'un certain conservatisme dans la politique de ces dernières années cherche à ressusciter l'époque de la stagnation. Les institutions culturelles sont de nouveau formatées conformément à l'idéologie officielle. Et bien que la censure soit interdite par la Constitution, dans les faits, c'est autre chose.

Un théâtre insubmersible

Exemple frappant de cette pression politique : les persécutions subies par le théâtre indépendant Teatr.doc. Il montra des spectacles corrosifs, par exemple à propos de l'affaire Sergueï Magnitski, mort en prison, ou encore le pamphlet satirique de Dario Fo BerlusPutin.

À la fin de l'année dernière, le théâtre fut expulsé de son minuscule sous-sol. Les lettres de soutien ne furent d'aucune aide, même celle du dramaturge britannique Tom Stoppard pour qui ce théâtre est « un exemple important d'une troupe contenant en germes le vrai théâtre du futur ».

Le théâtre ne s'avoua pas vaincu : il trouva un nouveau local et lança un spectacle documentaire, L'affaire Bolotnaïa, à propos des personnes condamnées pour avoir participé à des rassemblements de protestation à Moscou en 2012. La première de la pièce attira de nouveau l'attention de la police qui vint faire des contrôles.

Le Gogol-Centre, établissement célèbre en Europe dirigé par Kirill Serebrennikov, intéresse tout autant la police. Les forces de l'ordre contrôlèrent, pour cause d’extrémisme, le spectacle Otmorozki (Les ordures), l'adaptation de la nouvelle de Zakhar Prilepine sur les groupes de jeunes révolutionnaires. Un peu plus tard, les autorités interdirent de diffuser un documentaire britannique sur les Pussy Riot au théâtre.

Attention, religion !

L'URSS étant athée, les livres, films et spectacles à connotation religieuse étaient interdits. Le film d'Andreï Tarkovski Andreï Roublev resta « au placard » pendant plus de 20 ans. Dans la nouvelle Russie, la situation a cardinalement changé : pour « offense aux sentiments religieux des croyants », un artiste peut être puni et même finir en prison.

L'histoire récente de l'opéra Tannhäuser au théâtre d'opéra et de ballet de Novossibirsk a fait beaucoup de bruit. Le metteur en scène Timofeï Kouliabine avait décidé de transposer l'action de l'opéra de Wagner à notre époque, transformant Tannhäuser en un réalisateur tournant un film sur le Christ dans la grotte de Vénus.

Le métropolite Tikhone a porté plainte contre les metteurs en scène, les accusant « de profanation des symboles religieux ». Bien que le tribunal ait acquitté les accusés, le ministère de la Culture a décidé de démettre de ses fonctions le directeur du théâtre, Boris Mezdritch.

Cette histoire a fait beaucoup de bruit et engendré une vague de protestations religieuses. À Sovietsk, des religieuses ont exigé le retrait d’une scène critique envers le clergé du spectacle Ksenia de Saint-Pétersbourg qui relate la vie de la sainte.

À Ijevsk, un homme d'église, indigné par l'image grotesque du pope dans le spectacle inspiré du récit de Pouchkine La tempête de neige, est allé porter plainte auprès de l'administration de la ville.

À Moscou, des militants orthodoxes attaquèrent Un mari idéal de Konstantin Bogomolov, metteur en scène du Théâtre d'art de Moscou célèbre pour son anticléricalisme : une tête de porc fut déposée aux portes du théâtre.

Leçons d'intolérance

Au théâtre, la majeure partie du public, éduqué selon les traditions du théâtre soviétique, est conservatrice. Le nu, l'amour homosexuel, voire une interprétation non conventionnelle d'une œuvre classique, tout cela reste tabou pour de nombreuses personnes.

De jeunes metteurs en scène ont régulièrement choqué les spectateurs avec des scènes osées. Toutefois, récemment encore, les expériences théâtrales ne provoquaient pas de réaction négative, stimulant même l'intérêt de la jeune génération pour le théâtre.

Aujourd'hui, l'idée selon laquelle l'État a le droit - puisqu'il finance la culture - de « donner le ton » est très populaire parmi les fonctionnaires. On exige à nouveau du théâtre qu'il soit conforme à l'idéologie, notamment en actionnant le levier du financement. « Vous voulez faire des expériences ? Pas de problème, personne ne vous l'interdit, mais ce sera à vos frais ».

Quant à savoir comment l'art contemporain arrivera à survivre dans cette situation de retour vers le passé, telle est la question.

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