Radio Free Europe entre en guerre contre la « propagande russe »

Crédit : AP

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Radio Free Europe, financée par le budget fédéral des États-Unis, ouvre un département numérique chargé de lutter contre la « revanchisme russe » via les réseaux sociaux. Il ne s’agit pas uniquement d’une guerre de l’information, assure l’un de nos interlocuteurs. Un autre expert estime que le nouveau département doit s’attendre à des difficultés dans son travail avec le public russe.

Radio Free Europe/Radio Liberty (RFE/RL), financée par le Congrès américain, s’apprête à ouvrir un département des médias numériques (DIGIM) pour « lutter contre la désinformation dans la sphère médiatique russe » via les réseaux sociaux, indique la demande de financement élaborée par le Broadcasting Board of Governors (BBG), l’agence publique qui contrôle RFE/RL.

« Le Kremlin utilise la liberté d’information » pour « semer la confusion en recourant aux théories du complot et en répandant des mensonges » et non pour « convaincre (comme le fait la diplomatie publique classique) ou gagner la confiance », indique la requête. Un « mécanisme mondial de désinformation » est lancé, il « menace les voisins de la Russie et, par conséquent, les États-Unis et ses alliés occidentaux », précise-t-elle.

« Défi direct »

La lutte informationnelle contre la Russie est devenue l’un des deux domaines prioritaires pour BBG. L’autre est la lutte contre l’idéologie de l’État islamique. Par ailleurs, BBG propose d’allouer 15,40 millions de dollars à la lutte contre la « Russie revancharde » et 6,10 millions de dollars à la lutte contre les extrémistes de l’État islamique. 

La recherche de cadres pour l’équipe de DIGIM est déjà en cours : à l’heure actuelle, le site de RFE/RL a publié 14 offres d’emploi dans son siège à Prague. Celle-ci précise : « L’objectif principal de DIGIM est d’utiliser les instruments sociaux et numériques afin d’accroître la présence de RFE/RL dans la sphère russophone ».

La demande citée ci-dessus indique que pour y parvenir, la radio envisage de publier des vidéos quotidiennes lançant « un défi direct à la propagande télévisée russe », d’ouvrir une chaîne sur YouTube et de lancer un site pour les journalistes et cinéastes russes dont les « réalisations sont bloquées par les médias contrôlés par le Kremlin ». Contacté par RBTH, RFE/RL n’a pas souhaité commenter le nouveau projet. 

Rallonge budgétaire 

Les projets visant à accroître la présence de RFE/RL dans le segment russophone d’Internet s’inscrivent dans la logique générale d’une « guerre de l’information », remarque Ivan Zassourski, président de l’Association des éditeurs en ligne et directeur du département nouveaux médias et théorie des communications à l’Université d’État de Moscou.

D’autant que fin mars, l’agence fédérale de radiodiffusion internationale a déclaré que les États-Unis étaient en passe de perdre la guerre d’information face aux médias russes et que les mesures de contre-propagande devaient être renforcées.

« Cependant, 15 millions de dollars sont une faible somme », précise Zassourski. « Cela indique que l’ampleur de l’opération sera assez restreinte ». Il estime que RFE/RL, qui a connu des coupes permanentes au cours de la dernière décennie et dont l’influence est en recul constant, a simplement trouvé l’occasion de tourner la situation en sa faveur et de demander une rallonge budgétaire. 

Les déclarations sur la force des positions de la Russie en matière de radiodiffusion internationale ne sont, en effet, pas infondées. Par exemple, la chaîne de télévision Russia Today (RT), financée par l’État russe, a devancé CNN, Euronews et FoxNews en nombre de visionnages sur YouTube.

« La radiodiffusion internationale russe a toujours été de qualité. C’est également le cas aujourd’hui », confirme Andreï Bystritski, doyen de la faculté de la communication, des médias et du design de l’École des hautes études en sciences économiques et ancien directeur  de la radio Voix de la Russie. 

Déficit de confiance

La décision de RFE/RL de travailler avec les réseaux sociaux semble logique aux yeux d’Ivan Zassourski : n’ayant pas la possibilité d’atteindre les gens par des moyens « habituels » (depuis novembre 2012, RFE/RL n’est diffusée en Russie que sur Internet, suite aux modifications de la loi sur les médias qui imposent une limite de capital social étranger autorisé), ils se tournent vers les plateformes qui attirent les personnes lassées par la télévision – Internet et les réseaux sociaux - et « ces gens sont de plus en plus nombreux ».

Toutefois, pour Bystritski, les déclarations stipulant que les médias sociaux gagnent du terrain sur les médias traditionnels relèvent plutôt du mythe : le public des réseaux s’organise en petites communautés, « se scinde » et « obtient un volume relativement restreint de connaissances communes ».

Un facteur plus important compliquera la lutte de RFE/RL contre la « réalité alternative » du Kremlin. « Le niveau de confiance de notre société vis-à-vis des médias russes est tout simplement élevé, alors que la confiance à l’égard des médias occidentaux est très faible », explique Bystritski citant une étude de Gallup.

Selon cette étude, 76% des Russes considèrent que les médias publics russes constituent une source d’information fiable, seuls 30% ont confiance dans les médias privés, tandis que la cote des médias occidentaux est de seulement 5%.

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