Une femme au foyer accusée de haute trahison

Un enfant de Svetlana Davydova tient la photo de sa mère. Crédit : Reuters

Un enfant de Svetlana Davydova tient la photo de sa mère. Crédit : Reuters

La Russe Svetlana Davydova, femme au foyer et mère de sept enfants mineurs, a été arrêtée et accusée de haute trahison pour avoir appelé l’ambassade ukrainienne afin de mettre en garde contre l’éventuel envoi de troupes russes à Donetsk. Les experts reconnaissent que l’affaire est complexe.

Un appel téléphonique à l’ambassade d’Ukraine passé par une femme au foyer et mère d’une famille nombreuse de la ville de Viazma (395 km de Moscou) a débouché sur son inculpation pour haute trahison.

Selon les dossiers de l’enquête, Svetlana Davydova a informé en avril dernier l’ambassade d’Ukraine de l’éventuel envoi dans la ville ukrainienne de Donetsk de soldats de la base militaire située près de son domicile.

Six mois plus tard, les agents du Service fédéral de la sécurité (FSB) ont frappé à sa porte. Mme Davydova a été interpellée et transférée à Moscou, où le tribunal l’a mise en détention provisiore pour une durée de deux mois. Elle encourt jusqu’à 20 ans de prison ferme.

Le FSB tombé dans son propre piège ?

 En vertu de la législation russe, on entend par haute trahison l’espionnage ou la divulgation de secrets d’État à un État étranger ou une organisation internationale ou étrangère, ainsi que toute aide pouvant nuire à la sécurité du pays.

L’avocat commis d’office de Mme Davydova, Andreï Stebenev, a annoncé à la radio Govorit Moskva que les accusations portées contre sa cliente n’étaient pas dénuées de fondements. Il a par ailleurs précisé que Svetlana Davydova n’avait que trois enfants, les quatre autres étant ceux de son époux.

« Ce n’est pas la position d’un avocat de tout interpréter dans cette veine », a déclaré dans une interview à RBTH Alexander Manov, professeur agrégé de l’Université juridique de Moscou. Selon lui, l’avocat Stebnov nuit aux intérêts de l’intéressée.

En accusant Mme Davydova de haute trahison, le FSB est tombé dans son propre piège, estime-t-il. Mme Davydova n’est pas fonctionnaire d’État et n’a pas d’accès aux secrets d’État. « Mais s’ils (l’accusation, ndlr) considèrent qu’une femme au foyer pouvait nuire à la sécurité de son pays en informant de l’envoi de militaires à Donetsk, ils reconnaissent par conséquent le fait même d’avoir envoyé des soldats en Ukraine », considère M.Manov.

Le FSB s’est abstenu de tout commentaire.

De nombreuses questions

Le Bureau moscovite des droits de l’homme se prépare à déposer une requête auprès du parquet. « Si l’appel a été passé en avril, pourquoi ne réagissent-ils que maintenant ? Pourquoi est-elle poursuivie pour haute trahison ? De quel secret d’État ou d’espionnage s’agit-il ? », s’interroge Alexandre Brod, directeur de l’institution. Selon lui, il pourrait y avoir des détails que l’enquête ne divulgue pas.

L’enquête devra d’abord établir que les informations communiquées à l’ambassade relèvent du secret d’État, puis prouver que l’accusée savait qu’il s’agissait d’un secret d’État, explique de son côté Igor Simonov, avocat et membre de l’Association des juristes de Russie.

« Si elle l’ignorait, elle était par conséquent incapable de trahir la patrie. Peu importe si elle a appris elle-même ces informations, ou si son voisin les lui a communiquées. C’est la conscience qui compte. Quoi qu’il en soit, l’enquête doit prouver que ceci pouvait porter atteinte à la sécurité », souligne M.Simonov.

Espionne ou activiste ?

L’histoire de Svetlana Davydova s’est retrouvée au centre de l’attention de la presse russe et ukrainienne, suscitant de vifs débats au sein de la société. Toutefois, ceux qui privilégient la piste d’espionnage sont minoritaires. En Russie, Mme Davydova est majoritairement perçue comme une victime de la psychose engendrée par les événements en Ukraine, comme une « cuisinière de Smolensk » qui, par naïvité, a passé un appel de trop.

Pour les Ukrainiens, c’est une activiste pro-ukrainienne victime de la répression des autorités russes.

« Il est peu probable que l'enquête prenne en consideration aujourd'hui ses intentions », estime M.Manov. « On n'a d’ailleurs pas pris en compte le fait qu'elle soit mère d'une famille nombreuse et on l'a séparé de ses enfants ».

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