Le pouvoir ne change pas de sexe

Crédit photo : Ilya Pitalev/RIA Novosti

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La Russie recule nettement au classement établi par le Forum économique mondial dans son « rapport sur la parité entre hommes et femmes ». La vie politique serait le critère le plus révélateur des inégalités entre les sexes.

La carrière ascendante de Valentina Matvienko, reélue fin septembre à la présidence du Conseil de la Fédération, c’est l’exception qui confirme la règle. La Russie n’occupe que la 125ème place en matière de parité en politique, selon le rapport annuel du Forum économique mondial. La France se situe au 16ème rang de ce classement.

Le recul de la représentation féminine dans les structures de prise de décisions est également souligné par les experts russes. Selon une étude récente menée par la Faculté d’économie de l’Université d’État de Moscou (MGU), ces vingt dernières années, la part des femmes dans l’exercice des responsabilités politiques est passée de 30% à 10%. 

La politique au masculin

Maître de conférences en démographie à la MGU, Irina Kalabikhina a attribué cette dynamique négative au fait qu’au temps de l’Union soviétique, des quotas spécifiques garantissaient au moins 30% de femmes dans les structures politiques. « Après la chute de l’URSS, nous avons abandonné cette pratique et aujourd’hui, le niveau de participation des femmes dans la politique du pays varie entre 10% et 13% », a expliqué Mme Kalabikhina lors d’une conférence de presse à l’agence d’information internationale RIA Novosti. 

Plus on monte dans la hiérarchie du pouvoir, moins les femmes sont présentes, souligne-t-elle. Elles sont nombreuses à n’être que des collaboratrices de base du pouvoir exécutif (à peu près 72%), les postes de direction étant principalement occupés par des hommes. Au niveau gouvernemental, elles ne sont que deux pour 30 hommes (6%) et présentes à hauteur de 14% seulement dans la législature.

Affiche soviétique en faveur de l'émanicipation

Crédit : Fine-Art/Vostock-Photo

Selon Natalia Korostyleva (de l’Académie présidentielle russe de l’économie nationale et de l’administration publique), quand une femme a les compétences requises pour postuler à un poste de direction et est en concurrence avec un homme, la préférence va à ce dernier. Cette situation tient aux stéréotypes qui subsistent dans la société russe en matière de genre, et qui conduisent à penser que les responsabilités politiques ne sont pas pour les femmes. « Les femmes sont plus nombreuses dans des sphères telles que l’éducation, la médecine, les services sociaux, la politique de la jeunesse, etc., note Mme Korostyleva. Mais même dans ces domaines, ce sont les hommes qui sont aux commandes »

L’inégalité est la norme... qui va dans les deux sens

L’inégalité entre les hommes et les femmes est perçue comme la norme dans la société russe, affirme à notre journal Léonti Byzov, maître de recherche à l’Institut de sociologie auprès de l’Académie des sciences (RAN), notant toutefois que malgré une faible représentation féminine dans les rangs des dirigeants, la Russie présente un visage beaucoup plus nuancé. « Si l’on considère la psychologie du Russe moyen, sa famille se compose d’une femme forte et d’un homme faible. La tradition est la suivante : dans la hiérarchie de la société, la femme doit officiellement occuper une position inférieure à celle de l’homme et influencer ses actions par d’autres moyens. Ce n’est pas par hasard que l’on dit en Russie : « l’homme est le cerveau, la femme, la nuque »», explique M. Byzov. 

Un point de vue partagé par le psychologue et spécialiste des relations interpersonnelles Sergueï Seliverstov. Ce dernier a déclaré au journal Kommersant que la Russie était sans doute le seul pays au monde où les femmes ont toujours occupé une place centrale, y compris et d’abord « en politique, parce que chaque Lénine a sa Kroupskaïa [Nadedja, son épouse et collaboratrice politique, ndlr]. Et comment ne pas parler de l’art et de la littérature? Quel artiste n’a pas été inspiré par une femme, de Pouchkine à Tsereteli ? ».

Autrefois, l’URSS était à l’avant-garde

La situation des femmes soviétiques était bien meilleure que celle de leurs camarades de l’autre côté du rideau de fer, y compris les Françaises. 

Eveline Endrelein, directrice du Département d’études slaves de l’Université de Strasbourg, explique ce phénomène par le fait que l’émancipation de la femme en URSS est intervenue assez tôt – dans les années 30 (les années 70 pour les Françaises) – alors que les années 1980 et le début 1990 ont vu s’amorcer un retour de la femme au foyer : « Le pays était très émancipé et les femmes à cette époque-là étaient extrêmement visibles dans la vie de la société, beaucoup plus qu’en France », précise Mme Endrelein, ajoutant qu’actuellement on assiste à une « révision de cette tendance ».

Le système éducatif soviétique était exempt de toute ségrégation entre les sexes, note de son côté Catherine Mantel, directrice de projets Russie et CEI pour GDF Suez : « Il n’y avait pas, par conséquent, de problèmes d’accès à l’éducation ou de développement de carrière. On trouvait beaucoup de femmes dans les secteurs traditionnellement perçus comme « non féminins » ».

Catherine Mantel rappelle que c’est n’est que dans les années 1970 que les Françaises ont été admises dans les grandes écoles de commerce. Il convient toutefois de noter qu’elles bénificiaient d’une série d’autres atouts contrairement à leurs consœurs soviétiques, dont un meilleur système de garde d’enfants.

Mme Mantel estime cependant que de nos jours, la Russie est « revenue dans le moule européen », devenant beaucoup plus proche du modèle occidental « où les femmes ont rarement un rôle très visible ».

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