Hommage à ces héros cachés de la bataille du ciel

Valentin Ogourtsov (au centre) à la remise de sa Légion d’honneur. Source : service de presse

Valentin Ogourtsov (au centre) à la remise de sa Légion d’honneur. Source : service de presse

En marge d’une exposition consacrée aux 70 ans du régiment Normandie-Niemen, l’un des mécaniciens qui le composaient, Valentin Ogourtsov, a été décoré de la Légion d’honneur.

Il est aujourd'hui l'unique personne à Iaroslavl à être décorée de la Légion d'Honneur. Ce vétéran de l'escadron Normandie-Niemen a été décoré le 10 décembre de la médaille d'or de la Renaissance française. Le vétéran de 86 ans, alors qu'il recevait la décoration pour son héroïsme, son travail et pour le ciel pacifié au-dessus de l'Europe 68 ans après la fin de la guerre, était empli de dignité.

Chez lui, il est quelque peu différent. On retrouve chez lui la même indépendance, la même fierté et la même intelligence mêlées à un souci de la nation et à une grande capacité d'attention. Un ordre idéal règne dans son habitation. Des étagères avec des livres montent jusqu'au plafond, à côté d'un vieux piano. Valentin Ogourtsov s'agite, il plaisante sur ses jambes malades, se met en quatre, tente de gaver l'invité de multiples petits pâtés que sa femme Olga vient de préparer, de miel récolté par leurs soins – il a hérité des dons d'apiculteur de son père. « Ne soyez pas gênés, tout est désinfecté ! » plaisante l'épouse de Valentin. Tous les membres de la famille, Valentin, Olga et leur fils Alexandre, sont médecins.

Valentin Ogourtsov a rejoint le front comme engagé volontaire à 17 ans, après n'avoir fait que deux mois de Terminale.  Après avoir suivi des cours pour devenir mécanicien en aéronautique à Ivanovo, où il étudia des avions américains Airacobra, il a été envoyé dans le premier régiment français autonome d'avions de chasse « Normandie ». Il y a servi comme mécanicien de la 2ème escadrille, responsable de l'état technique des avions Yak-9T et Yak-3. Le vétéran se souvient que les mécaniciens s'adressaient aux pilotes en leur disant « mon capitaine », mais il n'a pas appris le français – il y avait bien d'autres occupations. Les échanges se faisaient grâce à un interprète – un émigrant russe. Les points les plus importants étaient compréhensibles sans mots.

« Si un avion faisait un tonneau en revenant de combat, cela signifiait qu'il avait abattu un fasciste. Le vétéran montre avec la main une figure aérienne complexe. Le mécanicien vérifie en premier lieu l'état de l'appareil, puis il dessine sur le fuselage une croix pour le fasciste abattu. Les appareils étaient réparés à proprement parler avec des débris. Souvent, les mécaniciens ne dormaient pas deux nuits de suite – il n'était possible de réparer les avions de jour que pendant les accalmies. Le plus dur était l'hiver. Lorsqu'il gelait, l'avion était couvert d'une toile, un petit poêle posé à côté, et le fuselage et les ailes étaient « rapiécés » à la main, en dévissant de multiples boulons. »

« Les pilotes savaient qu'ils pouvaient s'appuyer sur leurs mécaniciens, explique Valentin Ogourtsov. Ils les appelaient leurs « anges gardiens ». Et nous respections beaucoup les Français, c'étaient des personnes très courageuses, prêtes à affronter la mort pour notre patrie. Seulement un sur deux a vécu jusqu'à la Victoire ».

Yves Mourier, premier pilote de l'avion Yak-3 numéro 16, dont le mécanicien était Ogourtsov, était un pilote expérimenté et courageux. Il a été nommé commandant de la deuxième escadrille « Le Havre ». Il a à son compte neuf avions fascistes abattus. Il a dû quitter le front à cause d'une maladie qu'il a cachée tant qu'il le pouvait.

Le fils de Valentin, Alexandre, a trouvé pour son père une notice biographique de ses compagnons de régiment. Le mécanicien n'a pas reconnu le portrait de son premier « capitaine » en uniforme de parade, mais il a tout de suite trouvé sur une photo de groupe Yves Mourier portant une chapka.

Le second pilote de l'avion de chasse Yak-3 numéro 16, Georges Henry, était sous-lieutenant. 25 ans. Il compte à son actif cinq avions fascistes abattus. Sa dernière victoire a été un as allemand de l'aviation, qui avait quant à lui abattu 174 avions.

« Il voulait tellement l'annoncer au commandement qu'il est parti en courant vers le poste radio sans faire attention au pilonnage, se souvient le vétéran. J'ai tenté de le retenir, mais il m'a échappé et il a couru vers la radio. Quelques secondes après un obus a éclaté. Henri a été mortellement blessé par un éclat ».

L'avion abattu par Henry a été la dernière victoire du régiment Normandie-Niémen, et Georges lui-même le dernier pilote à mourir.

Valentin Ogourtsov sort une boite de bonbons où sont conservés avec soin les médailles, ordres, décorations du mécanicien qui a choisi de sauver des vies aussi après la guerre. Il me propose avec confiance de regarder ces inestimables objets. Puis il sort un costume de parade, il s'est souvenu que les décorations les plus chères sont dessus – l'ordre Alexandre Nevski et un petit insigne remis aux membres du régiment pendant la guerre. Il représente un avion et un bouclier rouge, ainsi que deux lions dorés – c'est le blason du régiment.

Pendant la guerre, Valentin est devenu un as : un mécanicien capable en une seule nuit de redonner vie à un avion hors de combat. Il connaissait en détails la construction des chasseurs soviétiques Yak, des américains Airacobra, et pendant son service dans le régiment Normandie-Niémen il a été décoré de médailles de combat. Mais après la démobilisation en 1951, il est entré à l'Institut médical. Il a ensuite travaillé toute sa vie comme chirurgien-gynécologue. Pourquoi ? Le vétéran réfléchit en tournant dans ses mains une photographie noir et blanc d'un jeune homme de vingt ans en uniforme militaire.

« J'ai sans doute eu ma dose de sang et de souffrance à la guerre. Je voulais soigner les gens, les aider à lutter pour la vie, analyse le vétéran. Mais je ne pensais pas alors à des choses aussi élevées. Pendant la guerre il n'y avait aucune minute pour réfléchir. Ce n'est qu'après la guerre que j'ai fait mon choix ».

Il est difficile d'imaginer que cet homme au visage maigre et parcouru de rides et le jeune gars sur la photo, aux joues lisses et au regard porté au loin vers l'avenir, est la même personne. 

Peu à peu, le récit du vétéran se transforme en réflexions sur la médecine et sur son fils. Le voilà, le même regard que sur la photographie, jeune et pensif, plein d'espoir.

 

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