Le pouvoir face au défi de l'immigration

Une très large majorité d'immigrés viennent des ex-républiques de l'URSS pour trouver de meilleurs salaires que dans leur patrie. Crédit photo : Photoshot / Vostock-photo

Une très large majorité d'immigrés viennent des ex-républiques de l'URSS pour trouver de meilleurs salaires que dans leur patrie. Crédit photo : Photoshot / Vostock-photo

Des émeutes récentes dans la capitale ont conduit les autorités à réexaminer la politique migratoire. Il s'agit de maintenir la situation sous contrôle et de stopper la montée du racisme.

Le dimanche 13 octobre, la télévision russe a diffusé des images d’une foule de plusieurs milliers de personnes envahissant le quartier dortoir de Biriouliovo dans le sud de Moscou et saccageant l’entrepôt de légumes local. Sur leur chemin, les pilleurs ont retourné des voitures et des kiosques.

La foule était constituée en grande partie de jeunes nationalistes, qui ont afflué de toute la ville de Moscou. Ils étaient venus soutenir les 40 habitants du quartier réunis devant le commissariat local pour exiger que les autorités retrouvent le meurtrier de leur voisin, Egor Chtcherbakov, un Russe « ethnique » âgé de 25 ans.

Ce dernier a été poignardé sous les yeux de sa fiancée dans la nuit du 10 octobre, quand il a pris la défense d’une passante importunée par un inconnu.

La tragédie a renforcé le mécontentement local, accumulé pendant des années, vis-à-vis de la police et l’administration locales, accusées d’indifférence et d’inaction. Les manifestants de Biriouliovo n’en étaient pas à leur première demande de renforcer le contrôle des immigrés et de fermer l’entrepôt de légumes qu’ils considèrent comme un foyer de criminalité à cause des nombreux immigrés qui y travaillent.

Le meurtrier présumé d’Egor Chtcherbakov, filmé par les caméras de vidéosurveillance, présentait toutes les caractéristiques d’un homme originaire du Caucase, comme des milliers d'immigrés qui viennent travailler à l’entrepôt.

Les troubles ont conduit à 400 interpellations. Toutefois, deux jours plus tard, toutes les demandes des manifestants ont été satisfaites. Les meilleurs enquêteurs ont été assignés à ce cas, et le meurtrier présumé a été localisé et transporté dans le bureau du ministre de l’Intérieur russe en personne.

L’entrepôt de légumes, le plus grand d’Europe, a été fermé pour cause de non-conformité aux normes sanitaires.

Les événements de Biriouliovo ont donné une nouvelle impulsion aux discussions publiques sur l’éventuelle instauration d’un régime de visa avec les anciennes républiques soviétiques situées en Transcaucasie et en Asie Centrale.

Le sondage effectué par le Centre Levada en juin 2013 a montré que 84% des Russes sont favorables à cette idée. Mais Vladimir Poutine s’y oppose. Les conséquences diplomatiques négatives avec les pays concernés le gênent.

L'immigration n’en devient pas moins un thème sensible. Les sondages la classent parmi les problèmes majeurs pour la société russe. La part des sondés qui considèrent l'immigration massive comme l’un des principaux problèmes est passée de 7% à 27%.

Et à Moscou, elle a pris la première place. Le thème de la lutte contre l’immigration illégale a d’ailleurs été central dans la course à la mairie de Moscou l’été dernier.

L’essor de la xénophobie quotidienne, non-idéologique, est devenu visible à partir de la deuxième moitié des années 1990 approximativement, expliquent les sociologues.

L’afflux d'immigrés compense partiellement la chute démographique. Crédit photo : AP

« Avec le lancement des réformes et la frustration provoquée par la destruction sociale, une affirmation de soi négative et une recherche de l’identité nationale se sont mises en marche. Et comme il n’y avait pas de quoi être spécialement fier, cette affirmation de soi se traduisait essentiellement par un transfert de nos propres complexes et antipathies vis-à-vis de tous les étrangers, explique le directeur du Centre Levada Lev Goudkov. Ce processus s’est intensifié dans les années 2000, lorsque le pays a pris le cap du renouveau des traditions nationales, du conservatisme, de la stabilité ».

Les démographes assurent qu'il faut stimuler l’afflux des immigrés en Russie, car ils compensent la chute démographique russe.

« Depuis 1992, notre taux de natalité est dans le rouge. En 20 ans, nous avons perdu 13,4 millions de personnes, aussi la population russe devrait compter 13,4 millions de personnes en moins, or ce chiffre n’est que de 5,3 millions. Le reste est compensé par l'immigration », explique Anatoli Vichnesvki, directeur de l’Institut de démographie de l’École des hautes études en sciences économiques.

Lev Goudkov estime que les tensions ethniques sont la conséquence de l’importation illégale de main-d’œuvre à bas prix. L’une des raisons de l’existence d’un marché noir de main-d’œuvre provient des quotas d’employés étrangers – les limites sont bien inférieures à la demande du marché.

En 2013, les quotas s’élevaient à 1,7 million de personnes, alors que la Russie, selon les estimations de Goudkov, a besoin de 4,5 à 5 millions d’ouvriers.

En septembre, le ministre de l’Intérieur russe Vladimir Kolokoltsev a annoncé que le régime d’exemption de visa avec les pays de la CEI est activement exploité par les délinquants, notamment dans le but d’échapper aux poursuites judiciaires.

Les sentiments anti-immigrés, sont particulièrement aigus dans les quartiers où la situation sociale est problématique, comme à Biriouliovo. Ce quartier est coupé du reste de la ville : il n’est pas desservi par le métro. Le coût du logement y est le plus bas de Moscou, ce qui attire de nombreux immigrés désargentés.

« Biriouliovo est un quartier peuplé de personnes à bas revenus et, compte tenu du climat conflictuel général, la xénophobie et l’empressement à canaliser l’agressivité sur les étrangers y sont plus prononcés », explique Lev Goudkov.

Les événements de Birioulovo ont forcé les autorités à réagir. Le Parlement a commencé l’examen accéléré d'amendements durcissant la législation en matière d’immigration.

Différentes mesures de contrôle et de régulation sont étudiées, comme la création d’un fichier électronique d’empreintes digitales pour les immigrés ou la création d’un département spécial de lutte contre la criminalité ethnique.

Un projet de loi introduisant des cours de russe obligatoires pour les immigrés suivis d’un examen a été déposé au Parlement.

Selon un rapport de l’ONU publié en septembre, la Russie arrive en deuxième position en nombre d’étrangers habitant sur son territoire, derrière les États-Unis, soit 11 millions d’immigrés pour 143,5 millions de Russes.

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