« Construire le futur de l’Europe avec la Russie »

Nommé il y a trois mois à la tête du Comité économique et social européen, Henri Malosse entend réconcilier les citoyens avec leurs institutions. Source : service de presse

Nommé il y a trois mois à la tête du Comité économique et social européen, Henri Malosse entend réconcilier les citoyens avec leurs institutions. Source : service de presse

Nommé il y a trois mois à la tête du Comité économique et social européen (CESE), Henri Malosse entend réconcilier les citoyens avec leurs institutions. « Européen convaincu », il fait du rapprochement avec la Russie sa priorité.

La Russie d'Aujourd'hui : D’où vient votre intérêt pour la Russie ?

Henri Malosse : J’ai suivi des études de sciences politiques, durant lesquelles je me suis beaucoup intéressé à l’Histoire de l’Europe, en particulier à la Seconde guerre mondiale et à la division du continent. Fan de Soljenitsyne, j’étais un activiste contre le régime communiste. J’ai même manifesté à Paris contre la venue d’Andreï Gromyko ! (ministre soviétique des Affaires étrangères, nda). J’ai été aussi très actif à la fin des années 1970 en Pologne. La chute du système communiste m’a rendu très enthousiaste : libérée de l’Union soviétique, la Russie pouvait enfin se rapprocher de l’Europe.

Vous ancrez naturellement la Russie dans l’espace européen. En quoi appartient-elle, selon vous, à la « famille européenne » ?

H.M.: Nous partageons des références culturelles communes, la littérature, le théâtre, etc. Nous sommes reliés par la même Histoire, celle de la Grande Europe. Le russe est l’une des langues parlées au sein de l’Union européenne. Nous sommes faits pour travailler ensemble. Même s’il y a encore beaucoup de travail à accomplir, je vois les changements qui s’opèrent en Russie de manière positive. Le rapprochement avec la Russie est le défi essentiel de l’Union européenne (UE), une des clés de son avenir. Il suffit de regarder une carte : sans la Russie, l’Europe est minuscule !

Aujourd’hui, la Russie et l’UE n’entretiennent pas d’excellentes relations. Comment surmonter ce climat de méfiance réciproque ?

H.M.: Au sein de l’UE, je pense être l’un des plus engagés sur la question de la Grande Europe. Etant à la tête du Conseil économique et social européen (CESE), j’ai la possibilité de mettre en œuvre cet engagement personnel. Je crois beaucoup au rôle de la société civile pour favoriser ce rapprochement. Il y a un double mouvement à développer pour faire tomber ces « phobies » réciproques : la « russophobie » d’un côté, « l’occidentalophobie » de l’autre. Ce sont des sentiments exploités à des fins politiques.

Prenez l’exemple de la relation franco-allemande : dans les années 1960, le moindre village français était jumelé avec un village allemand. Les initiatives développées par ces partenariats ont, je crois, fait beaucoup plus pour le rapprochement des deux peuples que le traité de l’Elysée. Aujourd’hui, les sondages l’attestent : demandez à un Français de quel pays il se sent le plus proche, il vous répondre l’Allemagne, et inversement. Après trois guerres, cela paraissait inimaginable ! La Russie doit commencer par faire ce même travail avec ses voisins, notamment avec les pays baltes. L’hostilité à l’égard de la Russie ne peut être uniquement combattue par des décisions politiques.

Vous êtes le premier représentant européen à avoir participé au forum de la jeunesse Seliger. Qu’en avez-vous pensé ?

H.M.: J’ai été positivement impressionné par la désorganisation de l’événement ! J’avais eu jusqu’alors des échos peu favorables – « tu verras, c’est les Jeunesses communistes revisitées par Poutine » –, et pourtant, cela s’est fait sans encadrement idéologique. J’ai été sensible aux hommages rendus à Soljenitsyne et Stolypine, dont les réformes ont malheureusement été avortées. J’ai trouvé une grande ouverture d’esprit dans les discussions. Parmi les jeunes Russes j’ai rencontrés, j’ai senti les mêmes aspirations que chez les Européens.

Dans quels domaines le CESE et la Chambre civique de la Fédération de Russie peuvent-ils collaborer ?

H.M.: Nous travaillons sur un projet de contrôle civique du système pénitentiaire. Malheureusement, les prisons russes sont héritières du système du goulag. Il faut renforcer les associations de citoyens : je crois au rôle des visiteurs de prison pour rendre compte de la réalité, dénoncer les cas d’isolement injustifié et veiller au respect de la charte des Nations unies.

Nous voulons également développer des échanges entre les écoles et les universités à travers un système de jumelage, pas seulement avec Moscou et Saint-Pétersbourg. Nous abordons également des sujets sensibles de société, comme la question des orphelins ou la lutte contre l’alcoolisme.

Concernant la défense des droits de l’Homme, l’UE adopte à l’égard de la Russie un discours souvent perçu comme moralisateur. Cette posture ne complique-t-elle pas ce rapprochement ?

Nous n’avons pas de leçons à donner, tout simplement parce qu’il existe aussi des violations des droits de l’Homme dans des pays de l’UE. Dans ce domaine, la Cour européenne des droits de l’Homme (CEDH) a une légitimité, donne son avis sur des plaintes déposées par des citoyens russes. Ce sont eux qui la sollicitent le plus. Cet accès direct des citoyens russes à cette institution permet d’éviter les avis de pouvoir.

La Russie sort d’une période terrible. Vingt ans après, sa mue n’est pas encore achevée. Les responsables politiques de la Fédération portent une part de responsabilité en ne rompant pas radicalement avec le passé soviétique. Mais cela n’autorise pas l’UE à donner des leçons en permanence.

La Russie vient d’adopter une série de lois controversées : pénalisation de l’outrage au sentiment religieux, de la « propagande des relations sexuelles non traditionnelles », loi sur les ONG… Qu’en pensez-vous ?

H.M.: C’est une crispation rétrograde, que j’espère uniquement conjoncturelle. Cela ne colle pas à l’idée que j’ai de la société russe, qui évolue. Je crois qu’on ne peut pas stopper un mouvement de fond par des lois. L’idée d’interdire l’adoption d’enfants par des couples homosexuels étrangers me paraît grotesque, d’autant plus que la situation des orphelins est dramatique, une honte pour un grand pays comme la Russie.

L’abolition du régime de visas entre la Russie et l’Union européenne ne semble pas d’actualité. Pourquoi ?

H.M.: C’est une question essentiellement politique. Les arguments techniques avancés sont des faux-semblants. Je pense que nous avons tout intérêt à supprimer ce système, nos relations s’en porteront d’autant mieux. Des millions de Russie viennent passer leurs vacances en Europe ! C’est une chicanerie, et cela n’a jamais empêché les mafieux de tout bord de circuler, ni empêché l’immigration clandestine. Au XXIe siècle, maintenir un tel système est une ineptie. Il faut lever ces obstacles politiques, liés aux réticences des pays de l’ex-Union soviétique. Encore une fois, cela implique que la Russie se réconcilie avec ses voisins : tant que ce travail n’aura pas été fait, le problème perdurera.

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