Répression de la liberté d’expression, existe-elle en Russie?

Les journalistes photographient les forces de l'ordre lors d'une manifestation pour défendre l'article 31 de la Constitution de la Fédération de Russie. Crédit photo : ITAR-TASS / Interpress / Alexeï Smychliaïev

Les journalistes photographient les forces de l'ordre lors d'une manifestation pour défendre l'article 31 de la Constitution de la Fédération de Russie. Crédit photo : ITAR-TASS / Interpress / Alexeï Smychliaïev

La Russie a perdu six places au classement mondial annuel des pays respectant la liberté de la presse établi par l’ONG française Reporters sans frontières, pour occuper 148e rang. Le classement comprenant 179 États, s’appuie sur plusieurs critères: entre autres la présence de la censure, la possibilité pour l’opposition de s’exprimer aux médias et le nombre d’attaques contre les journalistes.

La Finlande, la Norvège et les Pays-Bas ont occupé la tête du palmarès qui place en queue de peloton le Turkmenistan, la Corée du Nord et l’Érythrée. En outre, l’Allemagne a occupé le 17 rang, le Royaume-Uni s’est vu classer 29e, la France 37e, les États-Unis 32èmes et l’Italie 57e.

« La Russie (148ème, -6) a donné le ton d’une année 2012 marquée par des durcissements répressifs dans l’espace post-soviétique. Si les manifestations de l’opposition, d’une ampleur inédite, ont révélé au grand jour une société civile plus vocale que jamais, l’État y a répondu par une répression tous azimuts : re-pénalisation de la diffamation, contrôle accru d’Internet, criminalisation des ONG de défense des droits de l’homme financées par l’étranger…Une nouvelle ère s’ouvre dans laquelle les rapports entre l’État et la société ne seront plus jamais les mêmes, mais pour la liberté de l’information, les défis à relever restent immenses », rapporte le communiqué de RSF consacré au classement.

L’année 2012 était effectivement assez turbulente pour les médias russes. La maison d’édition Kommersant a limogé le rédacteur-en-chef de l’hebdomadaire Kommersant Vlast Maksim Kovalski suite à la publication par son journal d’une photo d’un bulletin de vote avec une inscription insultante à l'adresse de Poutine.

La chaîne Muz-TV a pour sa part mis fin à son contrat avec Ksenia Sobtchak, présentatrice très populaire et une figure du mouvement de protestation russe. Et en décembre, la chaîne STS a refusé de prolonger son accord avec le présentateur Mikhaïl Schatz, peu avant élu membre du Conseil de coordination de l’opposition russe, organisme central des protestataires.

En même temps, la Douma (chambre basse du parlement russe) a décidé, en dépit des critiques de la part de la communauté médiatique, de restaurer la responsabilité pénale pour la diffamation, supprimée en novembre 2011. En outre, les parlementaires russes ont récemment discuté de la possibilité d’interdire aux journalistes étrangers critiquant la situation en Russie de travailler à la télévision.

La discussion a été provoquée par un lapsus du présentateur et journaliste de renom Vladimir Pozner qui, en critiquant dans son émission de fin décembre la récente interdiction aux Américains d’adopter les enfants russes, a appelé par erreur la Douma « doura » (« conne » en russe). M.Pozner, qui possède les nationalités américaine et française, s’est ensuite excusé. La Douma a accepté ses excuses et a mis de côté « le projet de loi Pozner ».

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Le chef de l’Union des journalistes de Russie Vsevolod Bogdanov partage l’opinion de ses collègues étrangers : « Cette intense activité législative a créé chez les pays occidentaux une impression d’un contrôle total des médias : on définit comment nous devons parler et nous exprimer. Les tentatives d’imposer des limitations dans ce domaine, c’est une grosse erreur de la part des législateurs ».

Pour sa part, la vice-présidente de l’union indépendante des journalistes MediaSoyouz Elena Zelinskaïa estime que les auteurs du classement n’étaient pas entièrement objectifs, ayant pris en compte uniquement l’attitude des autorités vis-à-vis des médias et ayant ignoré la récente hausse de l’engagement civique et le renforcement considérable des médias en ligne.

« Comme toujours, les autorités veulent adopter et adoptent des mesures limitant la liberté d’expression, mais en même temps, il n’existe pas aujourd’hui de pensées, de mots ou d’idées qui ne pourraient pas être exprimés. Il y a actuellement assez de médias pour le faire », dit Mme Zelinskaïa.

Le célèbre journaliste russe Léonid Parfionov croit, quant à lui, que c’est la politique officielle de l’État dans le domaine des médias qui définit leur statut dans un pays, indépendamment de l’honnêteté et de la sincérité des utilisateurs d’internet et des bloggeurs.

« La Russie y apparaît en tant qu’un État, et non pas en tant qu'une communauté privée... Il s’agit (dans le classement) des règles du jeu pour les médias. Et celles-ci n’ont été que durcies récemment », a indiqué M. Parfionov.

Le présentateur de la chaîne publique Rossiya-1 Vladimir Soloviov dit, cependant, qu’il ne peut personnellement constater aucune amélioration ou détérioration dans le domaine du journalisme ces dernières années.

« On n’a fermé aucune chaîne de télévision, en fait, les journalistes d’opposition ont obtenu la possibilité de communiquer avec les représentants des autorités : par exemple, Poutine a rencontré Maria Gessen, qui dirige maintenant le service russe de Radio Free Europe, et elle ne peut pas être nommée son partisan. La chaîne "Dojd" ou la radio "Écho de Moscou" (deux médias russes d’opposition) n’ont pas été fermées. Mais je ne vois non plus aucune amélioration de la situation », indique M.Soloviov.

« Si on parle des crimes contre nos collègues, le récent assassinat du journaliste de la compagnie VGTRK Kazbek Gekkiev dans le Caucase du Nord était sans aucun doute une tragédie, mais les tueurs ont été trouvés et il faut avouer que très rapidement ».

Sources d’information : RSF.orgRIA Novosti, Kommersant, gazeta.ru.

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