Qui verse de l’huile sur le feu ?

Iorch
La rhétorique du Pentagone monte d’un ton face à Moscou

Lors d’une intervention il y a quelques jours devant des militaires américains en Californie, le chef du Pentagone Ashton Carter est resté fidèle à lui-même en émettant une critique acerbe de la politique étrangère russe, mais également en lançant un appel virulent pour que lui soit « porté un coup d’arrêt ». Moscou s’est attiré ses foudres pour son rôle « perturbateur » dans la crise en Syrie, dans laquelle elle « verse de l’huile sur le feu », et d’une manière générale « agite ses armes nucléaires ». Il propose donc de renforcer la « défense contre l’agression russe » en Europe.

Les déclarations brutales de Carter intervenaient simultanément à la fuite dans la presse d’une information selon laquelle le FBI serait prêt à aider ses collègues russes dans l’enquête sur le crash dans le Sinaï d’un avion de ligne russe (peut-être victime d’un attentat) qui a coûté la vie à 224 personnes. Cette collaboration serait la première coopération des services spéciaux russes et américains depuis le début de la crise en Ukraine et le rattachement de la Crimée à la Russie.

En ce qui concerne la Syrie, les déclarations du chef d’état-major américain contrastent singulièrement avec la ligne du Département d’Etat. Le ministre russe des Affaires étrangères et son homologue américain John Kerry se sont réunis régulièrement ces dernières semaines pour évoquer la résolution du conflit syrien. Si Kerry avait à Vienne accusé Moscou de verser de l’huile sur le feu, la totalité de la rencontre multilatérale se serait achevée immédiatement. Cependant, en ce qui concerne la résolution du conflit syrien, malgré la persistance de profondes divergences entre la Russie et les Etats-Unis, on peut aujourd’hui remarquer de ténus espoirs de trouver un compromis, malgré la dégradation de la situation.

Bien sûr, de telles « divergences de vues » entre le Pentagone et le Département d’Etat sont très fréquentes. En plus du jeu du «  bon flic et du mauvais flic », on peut aussi y voir la défense acharnée de ses intérêts par chaque institution. Le Pentagone cherche depuis longtemps des prétextes et des possibilités d’insuffler un « second souffle » à la construction de structures militaires de l’Otan en Europe. Les Européens sont régulièrement critiqués par Washington car ils consacrent aux dépenses militaires une part de leurs budgets inférieure à ce que prévoient les programmes et les plans de l’Otan. De plus, entre 1985 et 2015, le volume des troupes américaines stationnées en Europe est passé de plus de 300 000 à un peu plus de 50 000 (moins que dans la région Asie-Pacifique). Aujourd’hui, le Pentagone veut « rattraper le temps perdu », malgré le fait que la crise ukrainienne, qui a servi de prétexte au renforcement de sa rhétorique, soit sur la voie de l’apaisement. D’ailleurs, remarquons qu’elle s’apaise sans la moindre intervention de l’Otan, mais uniquement par le biais d’âpres négociations dans lesquelles les interlocuteurs occidentaux de Moscou ont bien sûr eu recours à des pressions, mais plus économiques que militaires.

Ces derniers temps, on a même entendu des déclarations émanant de nombreux dirigeants européens, selon lesquels il sera impossible de résoudre le conflit syrien sans la participation de Moscou, sans même parler de l’impossibilité de résoudre la crise ukrainienne sans prise en compte des intérêts russes. Dans un tel contexte, Washington craint de « rater le coche » et se hâte de mettre en place de nouveaux plans militaires en Europe. Les décisions préliminaires relatives à ces questions doivent être prises en décembre lors de la rencontre des ministres des Affaires étrangères de l’Otan, puis confirmées au sommet de l’Alliance l’an prochain à Varsovie.

Les déclarations brutales des militaires américains interviennent précisément après le début de l’implication militaire russe en Syrie, qui s’est avérée, à la grande surprise des Occidentaux, assez efficace. L’activité de Moscou au Proche-Orient a été vue par une partie de la presse américaine et par la majorité républicaine au Congrès comme un « échec » de l’administration Obama. La rhétorique brutale du Pentagone doit, dans cette optique, « compenser » cette défaite en termes d’image et ne pas donner de grain à moudre aux républicains à court terme, avec le début de la campagne présidentielle.

Aujourd’hui, il est clair que les relations russo-américaines traversent leur pire crise depuis la fin de la guerre froide. Peut-être est-il même opportun de nouvelle guerre froide. L’administration Obama ne souhaite certainement pas laisser en héritage à son successeur des crises non résolues en Ukraine et au Proche-Orient. Et si, dans la première, l’escalade a au moins pu être stoppée, la seconde crise majeure demeure totalement imprévisible en ce qui concerne son extension aux pays voisins. Cependant, dans un cas comme dans l’autre, une collaboration, même « froide et calculée » avec Moscou pourrait donner des résultats significatifs. Au lieu de cela, différents représentants de l’administration américaine font des déclarations qu’il est difficile de ne pas qualifier de provocatrices. Voilà ce qui verse réellement de l’huile sur le feu, et attise l’animosité croissante entre la Russie et les Etats-Unis.

L’auteur est expert en sciences politiques, membre du Conseil de politique étrangère et de défense.

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